POLÉMIQUE

Fonds juifs: un Américain fait scandale en dénonçant «l'industrie de l'Holocauste»

Fils de survivants du ghetto de Varsovie, l'universitaire Norman Finkelstein dénonce la façon dont la Suisse a été sommée de payer des compensations par les organisations juivesSes thèses provocatrices suscitent un virulent débat en Grande-Bretagne. Aux Etats-Unis, elles mettent notamment aux prises des membres du Congrès juif mondial et des partisans de l'auteur

«Ces dernières années, l'industrie de l'Holocauste est devenue une pure et simple entreprise de racket et d'extorsion de fonds.» Ces paroles ne sont pas de Jean-Pascal Delamuraz ou de Christoph Blocher, mais émanent d'un politologue américain dont les deux parents ont échappé de justesse à l'extermination des juifs polonais par les nazis. L'universitaire new-yorkais Norman Finkelstein vient de publier un livre* qui constitue la plus retentissante dénonciation à ce jour de l'action en réparations menée entre 1995 et 1998 par les organisations juives contre les banques suisses. Seul un descendant de survivants du génocide pouvait se permettre de s'en prendre avec une telle virulence à ce qu'il appelle «l'industrie de l'Holocauste» aux Etats-Unis, réseau d'organisations juives, de musées du souvenir, d'avocats et de politiciens qu'il accuse de servir ses propres intérêts au nom des millions de victimes du génocide nazi.

Pas un coup d'essai

Norman Finkelstein n'en est pas à son coup d'essai. Antisioniste et homme de gauche, il a passé les années de l'Intifada dans les maisons des Palestiniens soulevés contre l'occupation israélienne. Dans un précédent ouvrage, il a descendu en flammes l'historien Daniel Goldhagen, qui entendait démontrer l'ampleur de la participation des Allemands ordinaires à l'extermination des juifs. Son indignation contre «l'industrie de l'Holocauste» est le produit de son histoire personnelle. Sa mère, aime-t-il à rappeler, n'a touché que 3500 dollars de compensation pour six ans passés sous le joug nazi à Varsovie, alors que de nombreux imposteurs ont touché plus et que l'avocat Alphonse D'Amato, grand pourfendeur de la «cupidité» des Suisses entre 1995 et 1998, gagne autant en dix heures. Grande est sa rancune à l'égard des élites juives des Etats-Unis, qu'il accuse d'être devenues «les porte-parole de l'impérialisme américain».

Dans son réquisitoire, Finkelstein fait remarquer que le nombre de survivants de l'Holocauste a été surévalué pour permettre aux organisations juives de demander à la Suisse les compensations les plus élevées possible: il ne devrait guère y avoir plus de 25 000 survivants juifs des camps d'extermination, de travail forcé ou des ghettos aujourd'hui. Or, le cabinet israélien évaluait récemment ce nombre à un million, chiffre qui inclut en fait tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, ont échappé aux nazis. Le même phénomène s'est reproduit lors des négociations sur l'indemnisation des travailleurs forcés par l'Allemagne. Durant la campagne contre les banques suisses, les accusations américaines ont été exagérées à dessein: les sommes dérobées aux survivants de l'Holocauste ont été évaluées à 7 ou 12 milliards de dollars, alors que la commission d'experts n'a pas retrouvé plus de 260 millions de dollars. Les Suisses ont été dépeints comme un peuple «cupide» d'une façon, estime Finkelstein, qui rappelle les calomnies de l'antisémitisme.

Pour l'auteur, «en trafiquant les chiffres, même sans le vouloir, l'industrie de l'Holocauste blanchit le nazisme», parce qu'elle exagère le nombre de survivants et que l'entreprise de mort de Hitler en paraît du coup moins systématique. De même, la cécité dont a fait preuve «l'industrie de l'Holocauste» concernant les revendications des survivants envers les banques aux Etats-Unis et en Israël – qui ont à peine été abordées – enlève toute crédibilité éthique à l'entreprise de réparation menée contre les Suisses. «La stature morale du martyr [des victimes] a été ramenée à celle d'un casino monégasque», écrit-il. Enfin, la lenteur avec laquelle avance le processus de distribution des compensations accordées par les banques suisses achève de souiller à ses yeux la croisade pour la justice, qui se poursuit désormais contre d'autres pays, comme la Pologne.

Finkelstein estime que la thèse affirmant que l'Holocauste est un fait unique dans l'histoire ne sert qu'à exonérer Israël de toute responsabilité vis-à-vis des Palestiniens et à perpétuer les activités de «l'industrie». Lui ne se prive pas de comparer l'Holocauste au massacre des Indiens d'Amérique, à la mort de millions de Congolais réduits en esclavage durant la colonisation belge, au génocide arménien. «Face à la souffrance des Afro-Américains, des Vietnamiens et des Palestiniens, le credo de ma mère était toujours: nous sommes tous des victimes de l'Holocauste.»

Virulentes réactions

Les réactions à la sortie de son livre aux Etats-Unis ont été aussi virulentes que laconiques. Greville Janner et Elan Steinberg, du Congrès juif mondial, ont trouvé l'ouvrage de Finkelstein «destructeur», «révoltant» et «pathétique». Elan Steinberg dénonce l'appel à un «vocabulaire antisémite». Daniel Goldhagen le traite de «falsificateur». Finkelstein a trouvé des soutiens épars: Noam Chomsky, figure antisioniste comme lui, ou Gizella Weisshaus, la première des victimes à avoir déposé plainte contre les banques suisses, qui incite désormais à lire le livre pour découvrir comment les survivants ont été «trompés» par les grandes organisations juives.

Finkelstein ne fait que réaffirmer, avec plus de fiel et un agenda politique, ce que des historiens professionnels (ce qu'il n'est pas) disaient déjà avant lui. «Peter Novick ou Henri Rousso posent depuis des années des questions sur l'usage excessif de la mémoire, explique Philippe Burrin, spécialiste de la période nazie. Il ne faut pas être dupe, toute reconstruction de la mémoire, que ce soit celle de l'Holocauste ou, avant, celle des histoires nationales, implique une déformation, parfois mise délibérément au service de stratégies politiques.»

* «The Holocaust Industry: Reflections on the Exploitation of Jewish

Suffering», Verso Books, Londres, juillet 2000, 45,80 francs.

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