Les chèques suisses destinés aux victimes de l'Holocauste dans le besoin sont presque tous attribués à travers le monde. C'est donc au dernier moment qu'une nouvelle catégorie d'ayants droit s'est manifestée auprès du Fonds spécial institué par la Confédération en 1997. Il s'agit de 25 rescapés des terribles pratiques eugénistes du IIIe Reich. Ils toucheront chacun 2000 francs par l'entremise de la Fédération des victimes de l'«euthanasie» et de stérilisations forcées, basée en Allemagne.

Cette démarche tardive souligne à quel point les rares survivants de cet aspect-là de la barbarie nazie restent douloureusement enfermés dans un silence mêlé du sentiment de honte et d'humiliation. En Allemagne même, il a fallu attendre la fin des années 80 pour que voie le jour la Fédération qui vient de recevoir une réponse positive de Berne. «Nous tenons à attirer l'attention de l'opinion publique sur ces victimes de l'Holocauste. Elles sont très souvent oubliées, car elles n'ont pas de «voix» et pèsent peu dans le débat sur le rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale», précise Barbara Ekwall, secrétaire générale du Fonds de l'Holocauste.

En venant en aide à cette poignée de victimes allemandes, après avoir versé en avril 1999 des contributions à six personnes handicapées en République tchèque, la Suisse se tend un miroir des moins glorieux. Dans l'Europe de l'entre-deux-guerres, l'avènement de «l'eugénisme négatif» trouve en effet de profondes racines en Suisse. Faut-il rappeler que le Parlement vaudois, en 1928, adopta la première loi du continent sur la stérilisation forcée des «tarés», catégorie aussi large que floue de personnes menaçant soi-disant le bon développement héréditaire de la société.

Certes, le célèbre psychiatre vaudois Auguste Forel se voulait bien-pensant, héritier des théories de Darwin et non génocidaire, lorsqu'il développait au début du siècle ses travaux visant à combattre tout ce qui pouvait menacer les sacro-saintes lois naturelles. Mais le fort courant eugéniste en Suisse finira par trouver de sinistres échos sous le IIIe Reich. En 1933, le psychiatre bâlois Ernst Rüdin devient d'ailleurs président la Société d'hygiène raciale en Allemagne. Et c'est sous sa houlette qu'Hitler édicte la loi sur «la prévention de descendants porteurs de maladies héréditaires». Il s'agit du premier texte légal nazi visant l'extermination à grande envergure. Il a fini par causer la mort de 275 000 personnes, sans compter près de 400 000 cas de stérilisation forcée.

Commme les pays nordiques, la Suisse a elle-même imposé la stérilisation à des infirmes et des malades mentaux, pratique qui ne sera condamnée fermement qu'au début des années 80. Le Fonds de l'Holocauste ne peut pas s'adresser à ces personnes, parce qu'elles n'entrent pas dans la catégorie des victimes du nazisme. Mais, la question s'est tout de même posée pour le cas des Yeniches, reconnaît Barbara Ekwall. Cautionné par les autorités, guidé par les mêmes psychiatres aux idéaux nationaux-socialistes, le funeste programme d'éradication du nomadisme en Suisse mené par Pro Juventute de 1926 à 1972 ne peut pas être directement lié à l'Holocauste, a conclu le Fonds. Pour se faire pardonner l'enlèvement systématique des enfants des gens du voyage et les stérilisations infligées aux Yeniches, la Confédération a déjà versé 11 millions d'indemnisation entre 1988 et 1993.