Les Suisses savent-ils encore seulement ce que représente le Fonds spécial en faveur des victimes de l'Holocauste? Les acteurs principaux de cette action humanitaire ne se font guère d'illusions: tant Rolf Bloch, président du Fonds, que Barbara Ekwall, secrétaire générale, savent qu'ils continuent d'agir à travers le monde dans un climat de plus en plus indifférent au niveau national. Ouvert sous l'égide de la Confédération au début 1997, le Fonds n'en arrive pas moins à un cap crucial de la distribution de ses chèques aux victimes nécessiteuses du nazisme.

Plus de 100 000 demandes sont enfin examinées en Israël avec l'espoir de répartir au début de l'année prochaine les 85 millions de francs alloués au pays, représentant le principal destinataire de l'aide suisse. Dans le même temps, plus de 60 000 chèques ont pu être envoyés sans difficultés aux Juifs des Etats-Unis. Restait à finir d'atteindre les victimes d'Europe de l'Est, opération éminemment plus délicate. Mais les dirigeants du Fonds ont su tisser des liens de confiance et d'amitié suffisamment forts pour leur permettre, aujourd'hui, de distribuer cash des chèques de 400 dollars au beau milieu du chaos russe, après notamment la Lettonie, la Biélorussie et l'Ukraine.

Les 28 et 29 juillet prochains, les premiers versements seront effectués à Moscou. La cérémonie sera chargée de symboles à plus d'un titre. Elle honorera la part des victimes non juives que le Fonds a également décidé de toucher, soit près de 1900 ex-partisans communistes. Or, cette catégorie de bénéficiaires s'avère immense dans toute l'Europe de l'Est. Elle représente à elle seule le cruel dilemme de départ du geste de la Suisse: «Nous avons commencé à distribuer notre capital en sachant que nous n'aurions pas assez d'argent pour répondre à toutes les demandes», confirme Barbara Ekwall. La douloureuse équation se confirme alors qu'en Pologne, par exemple, plus de 9000 personnes attendent encore leur chèque.

Course contre la mort

«Nous avons avisé toutes les organisations de victimes travaillant avec nous que nous arrivions à la fin de l'exercice, précise Rolf Bloch. Mais nous n'avons pas enregistré un afflux de nouvelles demandes. J'y vois la marque d'une certaine compréhension pour la manière dont nous avons choisi de distribuer la somme limitée du Fonds. Moralement, nous avons considéré qu'il était préférable d'aider au plus vite les victimes, plutôt que d'attendre que toutes nos listes soient complètes et pouvoir ainsi partager de manière parfaite le capital». Rolf Bloch et Barbara Ekwall ont éprouvé sur le terrain le choc psychologique que pouvait représenter l'apparition d'«âmes mortes» sur les listes de bénéficiaires, tant elles concernent des personnes âgées, souvent gravement atteintes dans leur santé. Pour atténuer les effets de cette course contre le temps et la mort, le règlement du Fonds a été modifié: les descendants directs des victimes peuvent désormais recevoir la somme réservée à leurs parents.

Sans l'avouer clairement, la direction du Fonds voudrait tout de même répondre à toutes les attentes qu'elle a suscitées auprès des rescapés des camps de concentration. Pour cela, il faudrait obtenir une rallonge de ses donateurs de base (lire l'encadré). Rolf Bloch est cependant le premier à reconnaître que la Suisse n'est plus disposée à répondre à un tel appel. Il tourne donc discrètement son regard vers New York, où se prépare laborieusement la distribution des 1,8 milliard de francs de l'accord global négocié avec les grandes banques suisses pour clore la crise des fonds juifs. «Nous sommes prêts à partager l'expérience acquise avec notre fonds», avance Rolf Bloch. En retour, il ose croire à un éventuel coup de pouce financier de l'accord global pour finir d'honorer les listes du Fonds spécial. Président des communautés israélites de Suisse et fin connaisseur des luttes intestines qui agitent les représentants juifs aux Etats-Unis, il ne se fait pas trop d'illusions sur l'issue rapide et favorable d'une telle solution. La bataille autour du pactole de l'accord global ne fait que commencer. Elle s'annonce d'une rudesse sans égal avec les tiraillements qui ont pu perturber l'action du Fonds suisse.