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La force de l’UDC: être un grand mouvement populaire

Yves Petignat revient sur la transformation de l’ancien parti agrarien et petit-bourgeois, devenu une vraie famille identitaire quand ses concurrents sont des partis d’appareil

Lorsque l’an dernier, sur la tribune de la grande salle de sports et de congrès de Näfels, dans le canton de Glaris, le jeune président local mit un genou à terre et fit, en dialecte, sa demande en mariage à la secrétaire du comité, les quelque 650 délégués de l’UDC suisse restèrent un bref instant interloqués. Avant que la salle n’éclate en applaudissements.

Ce genre de scène familière, presque intime, n’a plus rien de très étonnant au sein de l’UDC. On y est entre soi. Quasiment en famille. L’envie d’être ensemble, ce que les Alémaniques désignent comme la «Nestwärme», la douceur du foyer, l’emporte largement sur le contenu du programme politique. On a pu le mesurer une fois de plus en décembre dernier, sur les hauteurs de la commune vaudoise de Coinsins, après le refus de l’Université de Lausanne d’accueillir l’assemblée des délégués de la première force électorale de Suisse. Reléguée sur la neige d’un pâturage, la réunion supposée adopter le programme du parti s’est transformée très vite en kermesse champêtre, malgré le froid, au son de la musique folklorique. Un succès.

Bien plus qu’un parti politique ordinaire, l’UDC s’est muée depuis une dizaine d’années en un large mouvement populaire. «Notre force c’est d’être un mouvement», avait d’ailleurs expliqué Christoph Blocher lors d’un fameux discours lors de la traditionnelle liturgie politique de l’Albisgüetli. Cette déclaration avait à l’époque heurté profondément le républicain qu’est l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin pour qui, disait-il dans une interview en 2004, «un parti est une organisation rationnelle. Un parti a une opinion et se confronte avec les autres opinions. Un mouvement, au contraire, veut atteindre ses buts par l’émotionalisation [sic] des masses.»

C’est pourtant l’une des explications du succès de l’ancien parti agrarien et petit-bourgeois. En plus d’avoir un leader charismatique et organisateur hors pair, de disposer d’une force financière sans commune mesure avec les autres partis et d’utiliser une rhétorique identitaire, ajoute le politologue Oscar Mazzoleni, spécialiste de l’UDC.

Selon l’auteur de «Nationalisme et populisme en Suisse» (collection Le Savoir suisse), tout parti populaire présente plus ou moins une composante de mouvement social, avec des buts non directement électoraux. Après tout, les partis centristes d’aujourd’hui sont nés de l’opposition culturelle autant que politique entre radicaux «rouges» et conservateurs «noirs» de la Suisse du XIXe siècle, avec leurs bistrots, fanfares, mutuelles ou mêmes écoles constituant de véritables réseaux sociaux. Jusqu’aux années 1970, c’est la gauche, celle qui voulait «changer la vie», qui avait le monopole intellectuel, dominait les grands rassemblements culturels et populaires. Aujourd’hui le PS, à l’instar du Parti libéral-radical, est essentiellement un parti d’appareil.

Le chercheur français Jean-Yves Camus compare volontiers l’UDC à la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, avec ses relais médiatiques, journaux, radios locales, ses fêtes populaires, ses associations culturelles. Le réseau de l’UDC est plus restreint, mais il peut compter avec les 34’000 membres de l’Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN), des groupements patriotiques, des journaux comme le «Zürcher Bote» ou «Schweizerzeit», un chapelet de publications locales ou les liens avec l’hebdomadaire «Weltwoche» ou Radio Z.

Mais Christoph Blocher fait mieux, désormais. Ses conférences historiques font un tabac. Salle comble au début de l’année en plein cœur de l’Emmental, à Wynigen, pour l’entendre parler de l’écrivain Jeremias Gotthelf, du peintre Albert Anker et du conseiller fédéral de temps de guerre Friedrich Traugott Wahlen. Rien de politique dans le message, en apparence. En réalité une vision de la société, un imaginaire où le combat politique n’est plus une lutte entre classes sociales, mais la défense d’une identité politique et populaire idéalisée. Une identité découlant directement de cet héritage culturel et menacée par l’étranger. Ecoles, minarets, Europe, sécurité publique, critique des «élites», l’UDC ne dicte plus seulement l’agenda politique, elle définit ce qui est désormais acceptable dans la réflexion et la communication politique, le nouveau «politiquement correct».

Dans le fond, Christoph Blocher aurait pu signer ce qu’Umberto Bossi disait à la «Stampa» en 1995: «Les idéologies sont dépassées: les jours de la rationalité sont morts, désormais nous sommes à l’époque de l’expressionnisme politique. Les gens ont besoin de valeurs communes, mais il n’y a plus d’idéologies et la religion est trop faible. Il ne nous reste plus que l’ethnos (en grec ancien: nation, peuple, tribu). Lui ne meurt jamais.»

Passer du statut de parti à celui de mouvement populaire permet à certains stratèges de l’UDC de ne plus viser seulement 30% de l’électorat aux élections de cet automne, mais bien 40% à moyen terme. C’est ce qu’a confirmé la semaine dernière, à l’hebdomadaire «Sonntag», l’idéologue du parti Christoph Mörgeli. Une progression qui inclut la prise de majorité dans les exécutifs de villes et l’affirmation comme premier groupe politique au Conseil des Etats.

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