Invraisemblable, unglaublich. Ces deux mots étaient sur toutes les lèvres à Bienne, jeudi après-midi. Après s’être barricadé mercredi dans sa maison du quartier résidentiel des Tilleuls, avoir tenu tête à un bataillon de plus de cent policiers bernois, dont l’unité d’élite Gen­tiane, renforcés par des agents zurichois et bâlois, un homme de 67 ans a ouvert le feu sur un agent au milieu de la nuit, le blessant grièvement. Profitant de l’affolement, il s’est enfui, au nez et à la barbe de la police, qui n’a formellement constaté qu’à midi, soit onze heures plus tard, qu’il n’était plus dans son immeuble.

Depuis le milieu de la nuit de mercredi à jeudi, le forcené rôde quelque part, à Bienne ou ailleurs, armé de son fusil. La police bernoise a attendu 14h30, jeudi, pour dépêcher son chef de la région Seeland-Jura bernois, François Gaudy, afin d’avouer le cafouillage, d’en dire le moins possible sur les circonstances de l’intervention policière ratée et de tenter de rassurer la population.

L’information a été publiée la semaine dernière dans les journaux biennois: le juge civil avait ordonné la mise aux enchères publiques d’une maison, le 29 septembre. Les amateurs pouvaient la visiter le mercredi 8 septembre.

Or, le propriétaire refuse mordicus de quitter la maison dont lui et sa sœur – qui vit à l’étranger – avaient hérité à la mort de leurs parents. Il le fait savoir au préfet dans une lettre menaçante, un écriteau sur sa porte le confirme: «Cette maison n’est pas à vendre.»

L’homme, qui avait une convocation chez un psychiatre pour un jour à venir, se barricade chez lui. «Quand nos agents se sont présentés mercredi, ils ont entendu deux détonations», raconte François Gaudy.

La police déploie alors d’importants moyens pour entrer en contact avec le sexagénaire, qui refuse le dialogue. Elle joue la montre et opte pour une sécurité maximale. «Notre souci a consisté à sauver toutes les vies, y compris celle du forcené», explique le chef de la police régionale.

«Vers 1 heure du matin, reprend-il, l’homme sort de chez lui et tire sur un de nos agents qui était pourtant lourdement équipé. Il l’a grièvement blessé.» Le policier est emmené en ambulance, puis opéré. En séance du Grand Conseil, le ministre bernois de la Police, Hans-Jürg Käser, affirme qu’il est hors de danger.

En pleine nuit de mercredi à jeudi, c’est la confusion aux Tilleuls. La police ne voit pas le forcené s’enfuir. «Nous partions du principe qu’il était toujours retranché chez lui», avoue François Gaudy, qui refuse de dire s’il y a eu des tirs de riposte des agents.

Tôt jeudi matin, la fouille de la propriété s’organise. Des chiens ainsi qu’un hélicoptère équipé d’une caméra infrarouge sont engagés. Les policiers entrent dans la maison avec moult précautions, craignant des explosifs. Ce n’est qu’à midi qu’ils sont certains que l’homme n’y est plus. «Il peut être n’importe où», déclare François Gaudy à la meute de journalistes qui l’interpellent.

D’abord regroupés dans le périmètre restreint du chemin Mon Désir et des alentours immédiats d’où sont évacuées quarante personnes et où les écoles sont fermées, les policiers ont progressivement investi l’entier de la ville de Bienne jeudi. A la recherche d’un sexagénaire dont la police hésitait à diffuser la photo.

Sur place, aux Tilleuls, jeudi, dans les villas et les petits immeubles avec jardins arborisés, la vie suivait son cours, presque comme si de rien n’était. Un homme tond son gazon. Une dame demande si «on a retrouvé le tireur». Un voisin du forcené explique qu’il le connaît depuis l’enfance, mais que l’homme était un solitaire et vivait reclus chez lui. Personne ne s’affole.

On exprime même de la compassion pour un homme privé de sa maison. La discussion dévie invariablement sur l’«incroyable échec» d’une police dont «les moyens semblaient disproportionnés pour arrêter un vieux monsieur», relève un voisin. Face aux journalistes, François Gaudy a tenté de faire contre mauvaise fortune bon cœur: «Ce n’est pas un échec, même si nous regrettons ce qui s’est passé. Pour nous, la sécurité primait.»