Le drame de samedi en Arizona, où, lors d’un meeting, Jared Lee Loughner, 22 ans, a blessé grièvement la députée démocrate Gabrielle Giffords et tué six personnes, lui rappelle de bien mauvais souvenirs. Pour le conseiller national Josef Lang (Verts/ZG), cette tuerie renvoie à celle perpétrée le 27 septembre 2001 au parlement zougois. Friedrich Leibacher, déguisé en policier, a ce jour-là abattu onze députés et trois conseillers d’Etat, avant de se suicider. Josef Lang, à l’époque député au Grand Conseil, et aujourd’hui parmi les plus fervents défenseurs de l’initiative «Pour une protection face à la violence des armes», y a échappé de justesse.

Le Temps: Allez-vous profiter de ce drame américain pour alimenter votre campagne en faveur de l’initiative?

Josef Lang: Je n’ai pas l’intention de le faire. C’est délicat. Nous manquons d’informations concrètes, notamment sur la manière dont le tueur a acquis ses armes. Par contre, ce drame démontre clairement le grand danger d’un accès facile aux armes à feu: avec un couteau, le tueur n’aurait pu causer la mort que d’une personne avant d’être interpellé.

– Jared Lee Loughner a un passé de déséquilibré: il avait des antécédents judiciaires, a raté son entrée dans l’armée et a été suspendu de son lycée l’an dernier pour des motifs psychiatriques. En Suisse, aurait-il eu l’autorisation de posséder des armes?

– Le tueur de Zoug avait le même genre d’antécédents et malgré cela, il a pu acheter des armes légalement. Une telle personne n’obtiendrait probablement pas d’autorisation dans des cantons comme Genève, mais dans d’autres, moins regardants et où le mythe de l’arme est plus présent, si.

– Depuis le lancement de l’initiative, le soldat suisse ne peut plus garder ses munitions avec son arme à la maison; il doit aussi subir des tests d’aptitude. Des garde-fous insuffisants pour éviter de tels drames?

– Les mesures prises sous la pression de l’initiative ne vont clairement pas assez loin. En plus du dépôt du fusil militaire à l’arsenal et d’un registre national des armes à feu, nous voulons que chaque achat d’arme soit soumis à autorisation, et des contrôles plus stricts. En dehors des professionnels comme les policiers, seuls les tireurs sportifs qui ont une licence et font partie d’une association, les chasseurs et les collectionneurs, capables de prouver qu’ils respectent certaines consignes de sécurité, devraient avoir le droit de posséder une arme. Les tests psychiques ne signifient pas grand-chose. Prenez l’exemple de Gerold Stadler qui a tué sa femme, la skieuse Corinne Rey-Bellet, et le frère de cette dernière. Rien ne laissait penser que cet officier passerait à l’acte avec son arme militaire. On peut être jugé équilibré au moment d’acquérir une arme et soudainement tomber dans des accès de folie, pour des raisons familiales ou autres.

– Malgré les améliorations découlant de la nouvelle loi sur les armes, la tuerie de Zoug pourrait-elle encore avoir lieu aujourd’hui?

– Oui. Friedrich Leibacher avait plusieurs armes sur lui, dont un fusil à répétition avec système à pompe (pump action) et un fusil d’assaut 90, qui n’était pas son arme de soldat [il avait aussi un Remington 870, un pistolet SIG Sauer, et un revolver Smith & Wesson laissé dans sa voiture, nldr]. Le registre central que nous revendiquons aurait peut-être permis aux policiers d’agir en amont. Friedrich Leibacher avait acheté, neuf jours avant la tuerie, un pump action dans le canton de Berne. Avec un registre national, le policier bernois se serait rendu compte qu’il possédait d’autres armes dans d’autres cantons, Zoug y compris. La police zougoise savait qu’une procédure pénale était en cours contre lui pour avoir menacé un chauffeur de bus et qu’il était en guerre contre le responsable des transports publics au sein du gouvernement zougois. Avec ces informations, la police zougoise aurait peut-être pu éviter la catastrophe. Disposer d’un tel registre national est primordial. Nous demandons aussi l’interdiction totale des pump action, particulièrement dangereux.

– Les opposants vous accusent, comme membre fondateur du Groupe pour une Suisse sans armée, de ne chercher qu’à abolir l’armée. Est-ce votre motivation principale?

– Penser qu’on peut abolir une armée en recommandant le maintien du fusil à l’arsenal est vraiment ridicule! Mes motivations sont plus concrètes. Comme homme de gauche, j’ai toujours combattu le laxisme en matière de contrôle des armes. Mais depuis le drame vécu à Zoug, j’ai décidé d’en faire une question prioritaire.

– Selon un sondage publié dans le «SonntagsBlick», l’initiative recueillerait 45% de votes favorables et 35% contre. Le plafond des oui est-il déjà atteint?

– Je ne pense pas. Car les opposants à l’initiative se sont montrés aussi présents que nous. Le cas était bien différent avec l’initiative fiscale du PS, créditée de 58% de oui lors du premier sondage, avant d’être finalement rejetée: les opposants n’étaient alors pas vraiment montés au front. Je suis optimiste: je pense qu’on obtiendra une majorité du côté du peuple. La bataille sera plus difficile du côté des cantons.