Une nouvelle défaite pour la gauche

Forfaits fiscaux Les Suisses ont rejeté par 59,2% l’initiative fédérale demandant la suppressionde l’impositionselon la dépense

C’est un nouvel échec pour le PS,La Gauche et les syndicats, qui sortent de la campagne divisés et déçus

On sent de l’amertume dans la voix de Magali Orsini, députée d’Ensemble à gauche au Grand Conseil genevois. A la défaite enregistrée sur le fond, le double non aux propositions cantonale et fédérale pour abolir les forfaits fiscaux révèle également des fractures parmi les initiants. «Nous n’avons pas réussi à bien orienter notre campagne», reconnaît la politicienne, expert-comptable de profession et coordinatrice de la campagne romande de La Gauche, qui a lancé l’initiative «Halte aux privilèges fiscaux des millionnaires».

Traduction en chiffres: les Suisses ont rejeté par 59,2% cette initiative fédérale demandant la suppression de l’imposition selon la dépense. Les cantons qui accueillent le plus de forfaitaires se sont montrés les plus convaincus des mérites du système: le Valais a voté non à 78,3%, les Grisons à 71,2%, Vaud à 68,6%, Genève à 68,3%; seul un canton, Schaffhouse, s’est montré abolitionniste. Par ailleurs, dans le canton de Genève, l’initiative cantonale sur le même objet a été balayée par 68,4% des électeurs (lire ci-contre).

Dimanche en fin de journée, la ministre des Finances, Eveline Widmer-Schlumpf, a salué cette victoire du fédéralisme qui permettra aux cantons de décider librement s’ils entendent conserver ou non un système d’imposition selon la dépense.

Les résultats à peine connus, le conseiller national socialiste Jean Christophe Schwaab a fait part de «sa déception». Idem pour le député au Grand Conseil genevois Romain de Sainte Marie, qui ne peut que constater l’expression d’«une volonté de statu quo» de la part des votants. Pour le Parti socialiste, les syndicats et la gauche en général, cet échec est d’autant plus rude qu’il s’additionne à de précédentes défaites, comme celle de l’initiative pour un salaire minimum (non à 76,3%), celle visant à plafonner le salaire des top managers (non à 65,3%), celle demandant «des impôts équitables» et un plancher minimal d’imposition cantonale (non à 58,5%), liste à laquelle s’ajoutent encore le refus du texte demandant une sixième semaine de vacances (non à 66,5%), ainsi que le rejet de la caisse publique en septembre dernier (non à 61,9%).

Malgré la difficulté à faire passer ses idées, «la gauche continuera à se battre pour l’équité fiscale en essayant de mieux expliquer à quoi sert l’impôt et quel est le lien avec la qualité du service public», assure Romain de Sainte Marie. Qui souligne la difficulté à contrer les discours «fondé sur la peur de connaître des pertes d’emplois et des baisses de rentrées fiscales». «C’est vrai que les chances de succès sont assez réduites quand la propagande de la peur domine une campagne», admet aussi Magali Orsini. A cela s’est ajouté, sur l’Arc lémanique, le fait que «les deux conseillers d’Etat responsables des Finances, le Vaudois Pascal Broulis et le Genevois Serge Dal Busco, ont fait un intense forcing, et que les partis de droite comme les milieux économiques ont mené campagne avec des moyens largement plus élevés que les nôtres».

La gauche sort de cette campagne meurtrie et divisée. Ainsi, Magali Orsini en veut au Parti socialiste, «qui a laissé croire au niveau national que c’était son initiative» et qui, selon elle, a mené une campagne trop bling-bling, mettant en scène les différences d’imposition entre deux stars du tennis, le Français Jo-Wilfried Tsonga et le Suisse Stanislas Wawrinka.

Dans un communiqué au vitriol, Frédéric Charpié, coordinateur du comité de l’initiative pour La Gauche, se montre encore plus aigre. Il présente ses «excuses» aux citoyens pour «ne pas avoir pu lutter contre la fronde de nos adversaires avec nos maigres moyens». Il s’en prend aux socialistes, les accusant d’avoir roulé La Gauche «dans la farine», réduisant son «initiative en un simple match de tennis». «Alors que de notre côté, nous luttons contre les oligarques qui prétendent ne pas travailler ou contre l’absence de contrôle sur la résidence en Suisse», explique Magali Orsini.

Les actions de Solidarités stigmatisant tel ou tel millionnaire ont également déplu: «Nous n’avons pas le désir de chasser tel ou tel riche, nous avons un désir d’équité fiscale, c’est très différent», affirme Magali Orsini. Elle ajoute: «40% de oui, c’est décevant, mais ce n’est pas une catastrophe absolue. C’est plus que le tiers des votants que la gauche représente à Genève.»

Prochaine initiative fiscale en vue, celle de la gauche, des Verts, des syndicats et du Parti évangélique sur l’imposition des successions. Romain de Sainte Marie veut y croire: «Le vote sur les forfaits n’enterre pas automatiquement toutes les prochaines votations fiscales, juge-t-il. Notamment parce que s’agissant des successions, le thème de la menace sera plus difficile à mettre en avant.»

«Nous n’avons pas le désir de chasser tel ou tel riche, nous avons un désir d’équité fiscale, c’est très différent»