Ségolène Royal mène sa campagne présidentielle à bonne distance du Parti socialiste à coups de débats participatifs et d'appels à l'autorité et aux valeurs. Micheline Calmy-Rey, après s'être fabriqué en solo un rôle taillé sur mesure d'icône des droits humains, critique ouvertement son parti dans la presse dominicale.

Confrontées à des médias qui persistent à beaucoup plus s'intéresser à la garde-robe de politiciennes qu'à celle des politiciens, toutes deux ont choisi de leur en donner pour leur argent. Elles exploitent sans complexe l'avantage que leur fournit une gamme de signifiants vestimentaires infiniment plus vaste et chatoyante que celle de leurs concurrents.

Assiste-t-on, passé l'ère des combats héroïques, à une nouvelle manière de faire de la politique au féminin? L'avis d'une pionnière, l'ancienne syndique de Lausanne et parlementaire fédérale Yvette Jaggi.

Le Temps: Quel regard jetez-vous sur la campagne de Ségolène Royal? Utilise-t-elle des stratégies différentes de celles qu'utiliserait un homme?

Yvette Jaggi: Elle a très peu exploité jusqu'ici l'argument femme. Ce dernier a sans doute joué au moment de sa désignation comme candidate du Parti socialiste. Mais ensuite, elle ne l'a pas utilisé; elle a fait une campagne de projet. Et le vote féminin ne semble pas l'avoir favorisée: elle a surtout rassemblé les voix socialistes. Elle réussit un score supérieur dans sa région, un hommage à son travail de présidente.

– Y a-t-il une façon féminine de faire de la politique?

– Je vois deux différences, qui tendent à s'estomper. Les femmes, d'abord, sont plus intéressées par le long terme: c'est ce que j'appelle le point de vue du nourrisson. Quelles incidences les décisions que je prends auront-elles pour le bébé que je porte? Pour mes enfants? C'est une question qu'un politicien ne se pose pratiquement jamais, sauf parfois s'il est jeune père. Son horizon se limite à une législature, et encore.

A leur arrivée en politique, les femmes avaient en outre l'avantage de la fraîcheur. Elles n'étaient pas coulées dans le moule des appareils politiques. Elles apportaient un ton nouveau. Cette différence s'efface en proportion avec l'ouverture du monde politique aux femmes. Un processus dans lequel je rappelle que la France a un sérieux retard.

Pour en revenir à Ségolène Royal, ce n'est pas vraiment une nouvelle venue: elle a passé longtemps dans l'entourage de François Mitterrand, elle a été ministre, elle est présidente de région. Mais l'impression de fraîcheur est restée.

– Une impression à laquelle l'indépendance qu'elle affiche à l'égard de son parti n'est peut-être pas étrangère…

– Il faut se garder de surévaluer cet aspect. La fonction présidentielle impose de se placer au-dessus de la mêlée et c'est valable aussi pour les candidats. Ensuite, on ne peut pas analyser la situation sans tenir compte du fait que son compagnon, François Hollande, est le premier secrétaire du PS: ce front-là, si je peux dire, est couvert.

– Lorsque Micheline Calmy-Rey critique le Parti socialiste, c'est aussi un effet de la fonction présidentielle?

– En Suisse, nous avons ce système stupide de présidence par tournus qui émiette la fonction présidentielle. La conséquence en est que, lorsque c'est leur tour, les conseillers fédéraux se démènent pour tâcher de laisser une marque dans le peu de temps qui leur est conféré. Cette gesticulation peut aussi amener à prendre ses distances d'un parti.

– Reste, pour en revenir à Ségolène Royal, qu'elle a imposé à sa campagne un style inédit…

– C'est un fait mais je ne suis pas sûre que l'effet femme soit primordial. On assiste à un phénomène plus complexe, qui est aussi générationnel: le remplacement du militant, qui dit «nous», par le surfeur qui dit «je», sans complexe.

Avec l'affaiblissement des partis communistes, ce sont tous les appareils de parti qui ont eu tendance à se déliter. Les idéologies qui les portaient sont moins fortes, les fidélités moins ancrées. Il est possible que les femmes soient mieux armées pour profiter de ce mouvement que les hommes: elles n'ont pas eu le temps d'être formatées. La panne des machines politiques désarçonne les hommes, elle fait rigoler pas mal de femmes, à droite comme à gauche

En outre, on l'a beaucoup répété, les réseaux économiques, politiques et sociaux qui alimentent la machine politique sont essentiellement masculins. Les femmes ont donc dû se construire leur tissu de relation ailleurs: dans le dialogue avec les citoyens et dans le mouvement associatif. Cela les a entraînées au contact direct et à l'action concrète. Du coup, elles sont plus à l'aise dans une politique toujours plus axée sur la communication.

– C'est-à-dire une politique où les combats se gagnent plus sur l'image que sur le programme?

– C'est une partie que Ségolène Royal joue très bien. Deux mots reviennent sans cesse dans sa campagne: protection et dynamisme. Ils renvoient à son image: d'un côté, la mère protectrice. Et de l'autre, la femme en mouvement. Celle qui va de l'avant avec la conviction que ça va s'arranger. Elle a fait des bourdes au début mais cela ne l'a pas arrêtée: rien ne l'arrête, elle est en marche, elle incarne la capacité de renouveau qu'elle promet.

Cet affaiblissement généralisé des appareils et des idéologies, toutefois, ne profite pas avant tout à ceux qui ont une bonne image. Mais à ceux qui ont conservé des structures d'attaque et des stratégies organisées sur le mode quasi-militaire et s'imposent d'autant mieux qu'ils ne rencontrent plus de véritable résistance. Regardez Christoph Blocher, président permanent de facto.

Ségolène Royal peut encore l'emporter. Mais en France, celui qui a un appareil et une stratégie parfaitement organisés, c'est Nicolas Sarkozy.