Religion

La formation des imams, casse-tête national

Une étude du Centre islam et société explore le cursus des imams en Suisse et s’interroge sur l’opportunité de créer une filière de formation locale

Lors d’une prière du vendredi dans une mosquée de Kriens (LU), un imam recommandait de «discipliner» les épouses en leur infligeant des «coups légers». L’homme a depuis été suspendu par l’association lucernoise des musulmans et entendu par les autorités cantonales. Mais ce cas illustre un problème récurrent auquel sont confrontées les communautés musulmanes en Suisse: l’engagement d’imams compétents et fiables.

Comme souvent à la lumière d’un prêche problématique, la première question qui se pose est celle de la formation. Une étude du Centre islam et société de l’Université de Fribourg, commandée par le Département fédéral des Affaires étrangères et dévoilée mardi, se penche sur les imams actifs en Suisse. Au vu de la grande diversité des parcours et des compétences des prédicateurs, ses auteurs estiment plus prometteur de s’orienter vers une formation continue, plutôt qu’une filière d’étude théologique qui leur serait destinée.

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Un cursus universitaire n’aurait pas assez d’étudiants

«On parle souvent de formation d’imams comme s’il s’agissait d’une baguette magique à même de résoudre tous les problèmes. Il est important d’ancrer la théologie islamique à l’université, mais un cursus complet ne trouverait pas son public étant donné qu’en Suisse les imams ne représentent que quelque 130 personnes», précise Hansjörg Schmid, directeur du Centre islam et société, l’un des auteurs de cette étude. Sans compter le défi du financement: le travail de l’imam est souvent bénévole et toutes les communautés qui souhaitent des imams fixes et qualifiés ne sont pas à même de les financer.

Sur les 130 prédicateurs identifiés, 54 sont Turcs, 40 albanophones, 13 de Bosnie et quelque 15 à 20 de langue arabe. Dans la plupart des cas, ils ont suivi des études théologiques à l’étranger, dans des institutions imprégnées des traditions des pays où elles se trouvent, «pas forcément en lien avec les besoins et les connaissances du contexte suisse», écrivent Hansjörg Schmid et Noemi Trucco.

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Des différences de pratiques

Alors que la communauté arabophone fait appel à des imams du Maroc, de Libye, d’Algérie ou de Tunisie, avec des niveaux de qualification et de maîtrise de la langue très hétérogènes, les organisations turques, à l’inverse, fonctionnent de manière très centralisée – la plupart de leurs imams suivent un cursus théologique standard dans leur pays avant d’être envoyés et rémunérés par la Diyanet, la présidence des affaires religieuses, un organe d’Etat. Après cinq ans, ils sont appelés à rentrer en Turquie, ce qui pose un problème récurrent d’intégration.

«L’offre de formation en théologie islamique dans les pays d’origine est aussi liée à des intérêts de politique extérieure qui peuvent plus ou moins fortement différer des intérêts de la politique d’intégration des pays européens», relève encore ce rapport. Un certain nombre d’imams venant d’Europe de l’Est, par exemple, ont été formés dans des institutions d’Arabie saoudite wahhabites, vecteur d’un islam rigoriste pointé du doigt dans la radicalisation de musulmans modérés. Il serait «réducteur», relèvent les auteurs, d’en conclure que cela fait d’eux des extrémistes. Souvent, il s’agit de choix pragmatiques dus à une situation précaire plus que d’affinités idéologiques: en l’absence d’offre de formation dans leurs pays, les imams se tournent vers les généreuses bourses offertes par l’Arabie saoudite.

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Echec aux Pays-Bas

Créer une offre de formation européenne n’est pas pour autant la panacée, comme le montre l’exemple des Pays-Bas. Plusieurs institutions ont ouvert des filières d’études universitaires théologiques destinées aux imams avant de les abandonner, faute de participation. Raisons principales: le manque de confiance de la communauté musulmane à l’égard des intentions du gouvernement néerlandais, qui finançait ces programmes. Le refus de coopérer de la Diyanet, qui envoie une grande partie des imams actifs aux Pays-Bas. Et une formation mise en place par des non-musulmans passe souvent pour un second choix, face aux grandes institutions islamiques, comme l’Université Al-Azhar, au Caire, reconnues sur le plan international.

Enfin, on projette souvent sur la figure de l’imam des attentes démesurées par rapport à son pouvoir réel, relèvent les auteurs de l’étude: «Les imams doivent participer aux différents réseaux et institutions tels que les services publics ou le dialogue interreligieux. Mais il ne faut voir dans cette figure le seul vecteur d’intégration. La vie professionnelle, politique et associative joue aussi un rôle majeur notamment auprès des jeunes musulmans. Notons finalement que même avec les imams les mieux formés, on n’évitera pas complètement les cas de radicalisation», souligne Hansjörg Schmid.

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