Ces prochaines années, la carte de la formation universitaire en médecine va profondément évoluer. A Berne, Fribourg et Zurich, mais aussi au Tessin, à Lucerne et à Saint-Gall: à travers le pays, les projets se multiplient pour mettre en place de nouveaux bachelors et masters. Pour soutenir les hautes écoles, le Conseil fédéral propose de mettre à disposition 100 millions de francs sur les années 2017 à 2020. Son objectif: porter le nombre de masters en médecine à 1300 par an d’ici 2025, contre environ 900 actuellement, ceci pour «combattre la pénurie de médecins indigènes». Après les acteurs académiques et cantonaux, les étudiants entrent dans la danse et donnent de la voix. Dans une récente prise de position, ils s’inquiètent pour la qualité des études et manifestent ouvertement leurs doutes: d’après eux, une action portant uniquement sur les places de formation ne permettra pas de contrecarrer le manque de généralistes.

Le programme d’incitation de la Confédération s’inscrit dans le sillage de l’acceptation de l’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse et naît de ce constat: en Suisse, le déficit en personnel médical est comblé par un recours important à des praticiens étrangers. Plus de 30% des docteurs exerçant en Suisse sont titulaires d’un diplôme étranger, selon le Conseil fédéral; en 2011, les hôpitaux suisses employaient 40% de médecins étrangers, dixit l’Office fédéral de la santé publique. Un autre phénomène s’ajoute au premier: près de 30% des médecins suisses de premier recours (généralistes et pédiatres notamment) sont âgés de 60 ans ou plus, et prendront leur retraite dans les années à venir.

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«L’augmentation du nombre de places d’études ne représente pas l’unique possibilité d’agir contre le manque de médecins», prévient la commission de formation de l’Association suisse des étudiants en médecine (Swimsa) dans sa prise de position. Si ses représentants approuvent cet élargissement, ils rejoignent d’autres experts pour juger que la «répartition inappropriée entre médecine de premier recours et spécialités» constitue l’une des causes principales de la pénurie ressentie.

Pénurie de généralistes

«Le manque est relatif», souligne Jérémy Glasner, vice-président à la formation de l’association: certaines régions rurales peinent à trouver un médecin de famille prêt à s’y installer, tandis que les villes sont bien dotées. «Créer des bachelors dans des institutions axées sur les sciences fondamentales comme l’EPFZ ne va pas forcément pallier au manque de généralistes dans les régions qui en ont besoin», ajoute-t-il, en plaidant pour une valorisation de cette profession.

Une analyse partagée par les professeurs Laurent Bernheim, vice-doyen à la faculté de médecine de Genève, et Jean-François Balavoine, ancien vice-doyen de cette faculté. Dans un article paru récemment dans la Revue médicale suisse, ils estiment que la pénurie est «sans objet en Suisse romande». Pour eux, le problème de ce côté-ci de la Sarine est celui de la répartition dans les différentes spécialités médicales et donc du libre choix de la spécialité comme du lieu d’installation au terme des études.

Conditions de travail en question

Les étudiants invoquent aussi l’environnement et le statut professionnel: l’image du docteur dévoué de nuit comme de jour à ses patients a largement vécu. «Les jeunes médecins, qu’ils soient homme ou femme, veulent aussi avoir une vie de famille. Pour qu’ils restent dans la profession, leur offrir de meilleures conditions de travail après les études est tout aussi important qu’augmenter les places de formation», estime Jérémy Glasner. Il évoque par exemple une meilleure distribution des tâches entre les professionnels de la santé, des possibilités d’horaire à temps partiel dans les hôpitaux ou l’ouverture de cabinets de groupes permettant à plusieurs professionnels de se répartir la tâche. Dans une enquête menée en 2014, l’Association suisse des médecins-assistants et chefs de clinique avait dénoncé un temps de travail de 56,5 heures par semaine.

Enfin, l’association se montre inquiète pour la qualité des études et la formation clinique, le manque de place dans les hôpitaux frappant plus durement la Suisse alémanique que la Suisse romande. Dans les établissements qui accueillent des étudiants, jusqu’à sept ou huit personnes peuvent de retrouver avec le formateur autour du lit d’un patient, ce qui représente déjà une charge importante pour ce dernier. «On ne peut pas monter à 10, ce serait vraiment trop», juge Jérémy Glasner. C’est justement pour contrer ce problème que des hôpitaux cantonaux comme ceux de Saint-Gall ou Lucerne pourraient être associés plus étroitement à la formation médicale. «Nous y sommes favorables mais il faudra une excellente coordination avec les cours et réfléchir en profondeur à l’organisation que cela suppose», conclut l’étudiant.

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Bachelor et master: une foison de projets cantonaux

- A Fribourg, le futur master en médecine devrait débuter à l’automne 2019 avec 40 étudiants. Pour le mettre en place, le Conseil d’État demande au Grand Conseil un crédit de 32,9 millions de francs pour la période 2018 à 2022. Le programme est orienté vers la médecine de famille. Un bachelor en médecine existe déjà à l’université de Fribourg.

- Le canton et l’université de Berne veulent former 100 médecins de plus par an dès l’été 2018, ce qui permettrait d’offrir en tout 320 places d’études par année. Les places ont déjà augmenté de 125 en 2007 à 220 en 2014.

- En septembre 2015, l’EPFZ avait présenté un projet de bachelor, qui accueillerait 100 étudiants. La nouvelle filière aurait pour points forts l’imagerie biomédicale et l’ingénierie, l’informatique médicale, la médecine personnalisée, les sciences moléculaires de la santé et la génétique. Pour le master, des collaborations sont prévues avec les universités de Bâle, du Tessin et de Zurich notamment.

- L’université de Zurich veut augmenter le nombre de places en bachelor de 72 dès la rentrée 2017, passant à 372 places au total. En master, le nombre augmenterait de 65 places à 365 dès 2020.

- A Saint-Gall, l’université entend créer un master en médecine dès l’automne 2020 en créant un institut de médecine. Saint-Gall collaborerait avec Zurich. Au niveau du master, des réflexions sont également en cours à Lucerne en collaboration avec l’Université de Zurich

- L’Université de la Suisse italienne (USI), qui possède un Institut de recherche en biomédecine, envisage de proposer une filière de master adossée à une nouvelle faculté des sciences biomédicales.