La Suisse ne forme pas suffisamment de médecins. Personne ne conteste cette réalité mais comment pallier ce manque et surtout, avec quels moyens financiers? En février dernier, le Conseil fédéral a annoncé qu’il débloquait 100 millions de francs suisses pour atteindre l’objectif de 1300 masters annuels, contre environ 1100 actuellement, soit deux cents de plus. De quoi aiguiser les appétits. Le canton de Berne a ainsi annoncé vendredi qu’il comptait former 100 étudiants supplémentaires. Il répondrait ainsi à la moitié des besoins et abriterait du même coup la plus grande faculté de médecine de Suisse. Les enjeux sont de taille. Bernhard Pulver, conseiller d'Etat en charge de l'Instruction publique du canton de Berne, s'en explique.


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Le Temps: Vous annoncez la création de cent places supplémentaires pour les études en médecine humaine à l’Université de Berne. Avec votre projet, vous répondez donc à la moitié des besoins formulés par la Confédération. Vous voulez aussi la moitié de son financement?

Bernhard Pulver: Nous n’avons pas attendu l’engagement de la Confédération pour réagir. Depuis 2007 et de notre propre initiative, nous sommes déjà passés de 125 à 220 nouveaux étudiants chaque année dans notre faculté de médecine. Nous n’avions plus assez de capacité d’accueil pour aller au-delà. Mais plusieurs événements sont survenus. La pénurie de médecins est une réalité dans notre canton aussi, surtout dans les régions périphériques. Tout le monde est donc sensible à ce thème. Puis, il est apparu que des bâtiments, idéalement situés, allaient se libérer. Nous avons songé à les réaffecter pour agrandir la faculté de médecine il y a déjà un certain temps mais ce projet s’est concrétisé fin mai. L’annonce de ce fond fédéral de 100 millions est intervenue durant nos discussions et il est clair qu’il a été une incitation importante pour poursuivre nos efforts et présenter ce projet. Nous pourrons ainsi offrir 320 places par an dès 2018.

– Vous comptez sur l’argent de la Confédération pour que ce projet aboutisse?

– Accueillir 100 étudiants supplémentaires nous coûtera vingt millions par an. Le financement incitatif de 100 millions de la Confédération s’étalera sur quatre ans seulement. Il ne couvrira de loin pas tous les frais, surtout qu’un tiers de cette somme sera alloué aux facultés ayant déjà augmenté leur capacité ces dernières années, comme nous l’avons fait. Ce serait donc un très mauvais calcul de présenter un projet uniquement pour bénéficier de ce financement limité dans le temps alors qu’il s’agit de la formation la plus onéreuse, qui dure six ans. Le canton de Berne par contre a une vision à long terme. D’un point de vue stratégique, cet investissement est également essentiel pour la Région capitale suisse (ndlr: association qui regroupe les cantons de Berne, Fribourg, Neuchâtel, Soleure, Valais). Nous voulons développer un véritable cluster médical.

– Vous voulez gonfler les muscles entre les deux grands pôles économiques que sont Zurich et l’Arc lémanique?

– On reproche toujours au canton de Berne de bénéficier d’un milliard de la péréquation financière fédérale. Nous sommes conscients que nous devons procéder à un développement économique substantiel. Ce développement ne peut pas se faire dans le tourisme ou l'agriculture, ni dans la finance, les assurances ou l’industrie pharmaceutique, déjà bien implantés dans d’autres régions. Outre l’industrie de pointe, la médecine est un autre domaine, avec une importante plus-value, qui est déjà bien présent dans notre région, avec 320 entreprises actives dans ce secteur rien que pour le canton de Berne. Ces sociétés sont attirées par la proximité avec l’hôpital de l’Ile et sa bonne faculté de médecine. Investir dans ce domaine est donc stratégiquement essentiel, pour le canton de Berne et donc pour le pays.

– Justement, la manne fédérale aiguise les appétits. D’autres cantons ont déjà annoncé leur projet de former davantage de médecins, dont Lucerne, Saint-Gall, le Tessin. Mais surtout, l’Ecole polytechnique de Zurich veut aussi former cent bachelors en médecine par an. La guerre est déclarée?

– Il n'y pas heureusement pas de guerre, mais un but commun: former davantage de médecins. Mais ceci dit, il y a effectivement un risque d’éparpillement si tout le monde s’y met. La Conférence suisse des hautes écoles, présidée par le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann et dont je suis membre, devra bien réfléchir au moment d’allouer son fond. J’espère qu’elle favorisera les cinq facultés de médecine existantes, ainsi que Fribourg qui proposait naguère la filière complète et collabore étroitement avec l'Université de Berne. Ensemble, je crois savoir que nous parvenons à offrir les quelque deux cents places supplémentaires que la Confédération aide à financer. Il ne serait donc pas nécessaire que l’EPFZ saute en plus dans le train. Je comprends parfaitement son intérêt à investir dans ce domaine, étant donné les liens toujours plus étroits entre les disciplines scientifiques. Mais ce faisant, elle concurrencerait un domaine déjà bien géré par les cantons, avec en plus le financement de la Confédération. Ou alors collaborons! Les facultés de médecine des universités, dont celle de Berne, disposent des compétences nécessaires. J’espère que l'EPFZ et la Confédération seront sensibles à cet argument. 

– Mais l’EPFL aussi s’intéresse à la médecine?

– Je constate que l’EPFL a l’habitude de travailler en réseau, de créer des partenariats. Ce qu’elle fait d’ailleurs déjà dans la formation de médecins. Tandis que beaucoup de choses restent à réaliser avec l’EPFZ qui, jusqu’à maintenant avait moins besoin des autres. Néanmoins, j’estime que la Confédération, qui finance déjà les écoles polytechniques, doit aussi permettre à la Région capitale, qui n’a pas une telle institution, de se distinguer et soutenir son développement. 

– Une nouvelle étude, réalisée par l’Université de Bâle, estime que la pénurie de généralistes sera plus importante encore que ce que prévoit la Confédération. Chaque place de formation n'est-elle pas bonne à prendre?

– Pour ma part, je me fie aux chiffres de la Confédération. Et si la pénurie est plus importante que prévue, ce sont avant tout les facultés existantes qu’il conviendra de développer. Il en va de la qualité de cette formation.

– Quel profil de médecins comptez-vous former?

– Ce sera un master comme on le propose déjà. Nous avons une chaire pour la médecine générale et une chaire pour la médecine alternative. Nous allons les développer. C’est vrai qu’ensuite, beaucoup de diplômés se spécialisent, mais ça ne dépend pas de notre master. Notre master est tourné vers la pratique, avec des étudiants accueillis dans les hôpitaux dans le cadre de leur formation. Nous avons un grand réseau d’établissements partenaires, entre Fribourg et Saint-Gall, et bien sûr l’Hôpital de l’Ile et son groupe. Plus que les Ecoles polytechniques, qui sont plus centrées sur la recherche, les facultés de médecine comme la nôtre forment les généralistes dont la Suisse a besoin.

– Mais votre projet ne résout pas le problème de la répartition géographique des médecins. Faut-il conditionner les études à un poste dans les périphéries, comme certains le préconisent?

– Personnellement, je n'y crois pas. Une réglementation allant dans ce sens serait trop interventionniste. Ce n’est pas dans notre tradition. Par contre, nous devons trouver des solutions. Nous ne pouvons pas continuer à importer des médecins formés dans un autre pays, comme c’est déjà le cas pour le tiers du corps médical. Il s’agit pour moi d’un problème éthique. Actuellement, de jeunes Suisses ne peuvent pas entrer dans une faculté faute de place car ça coûte cher de les former. Mais ce n’est pas correct de la part d’un pays comme la Suisse de compter sur les autres pour former les médecins dont elle a besoin.