Former les imams actifs en Suisse dans les universités: l'actualité récente relance cette idée. Dimanche, le secrétaire général de la Conférence des évêques suisse appuyait le principe d'une formation encadrée par l'Etat, que l'UDC conteste (LT du 22.11.04). Un souci partagé ailleurs: entre autres, la France multiplie les scénarios tandis qu'en Belgique, les universités, sollicitées, font le gros dos.

Selon les observateurs, la centaine d'imams de Suisse sont pour la plupart d'origine étrangère, et parfois de passage dans le pays. Une formation officielle permettrait de leur octroyer une reconnaissance tout en s'assurant que les principes de l'Etat démocratique et les traditions nationales soient pris en compte. Selon Stéphane Lathion, maître assistant à l'Université de Fribourg qui préside le Groupe de recherche sur l'islam en Suisse, la demande est forte dans les communautés elles-mêmes: «La majorité ne veut pas seulement des responsables religieux, mais des imams qui soient aussi des facilitateurs d'intégration, des intermédiaires avec la société suisse.» La section de science comparée des religions de l'académie fribourgeoise «veut réfléchir» à une formation, indiquait l'ATS lundi.

La question n'a toutefois pas été soulevée dans les hautes instances. A la Conférence universitaire suisse, la tutelle politique, on estime qu'un tel choix relève des universités et de leurs recteurs. La Conférence de ces derniers, la CRUS, n'a «pas évoqué le sujet», indique son directeur adjoint Raymond Werlen, ajoutant toutefois que «nous sommes conscients de l'importance croissante des sciences de la religion et du dialogue interreligieux», y compris à propos de l'islam. Si les facultés de théologie peinent à recruter, l'étude des religions proposée aux autres étudiants – en histoire, par exemple – est toujours plus suivie.

Réticences

L'option d'une faculté de théologie islamique va cependant plus loin. Dans le paysage national, Genève, comme Zurich, pourrait être concernée, en raison de l'importance de la communauté musulmane et de la présence d'une importante mosquée. Le recteur André Hurst n'écarterait pas d'emblée une demande en ce sens, sans cacher sa réticence. «Nous proposons déjà des cours en islamologie. Mais passer de l'analyse, de l'histoire des religions, à la formation de «porte-parole» religieux pose une question de fond.» Après tout, rappelle-t-il, même la faculté de théologie a son autonomie. Analyse identique pour Charles Genequand, responsable de l'unité d'arabe, que fréquentent plus de 130 étudiants: «Notre optique est complètement laïque. Nous n'aurions aucune crédibilité face à la communauté si nous nous lancions dans l'enseignement théologique proprement dit.»

De fait, il existe un embryon d'institut de formation, indique Hafid Ouardiri, porte-parole de la Fondation culturelle islamique et de la Mosquée de Genève. Une quinzaine d'étudiants suivent des séminaires occasionnels de connaissance du Coran et de la tradition prophétique. L'institution pourrait étendre ce programme avec des cours de droit suisse. «Mais nous devons construire cela pas à pas, sans céder à la frénésie. Nous ne pouvons créer seuls une telle filière, de même que l'université ne peut pas le faire isolément non plus.» A son sens, les pouvoirs publics devraient encourager cette démarche. Malgré la difficulté politique de défendre des crédits pour une formation islamique alors que les cantons, quand ils les financent, rabotent les subsides aux Eglises réformée ou catholique? «L'Etat a intérêt à soutenir un message de culture, d'éducation et d'intégration», juge Hafid Ouardiri.

Une démarche pragmatique, c'est ce que défend Stéphane Lathion. Les cursus pourraient être donnés dans les centres islamiques tout étant validés par les autorités. Des modules de «citoyenneté et de connaissance de l'environnement social» seraient en outre proposés dans les universités. Mais cela ne nécessite-t-il pas un conseil des musulmans de Suisse, à l'image de ce que la France tente de mettre sur pied? Charles Genequand en est convaincu: «Déjà pour les nominations de professeurs. A qui demanderait-on de les choisir? Une sélection par les pairs n'aurait pas de sens si la communauté musulmane n'y est pas directement associée, nous aurions besoin d'une voix autorisée.»

Stéphane Lathion ne partage pas ce point de vue: «Ne reprenons pas tous les débats français, jouons sur nos forces, telles que le fédéralisme. Cette question peut se discuter au niveau des cantons. La majorité silencieuse des musulmans serait sans doute peu intéressée par les batailles de pouvoir qu'occasionnerait la création d'une telle instance. En revanche, elle pourrait se mobiliser pour une formation, aux financements clairs, qui offrirait une reconnaissance tangible.»