L'Inde s'est discrètement invitée vendredi à la séance du Conseil fédéral. La question d'une éventuelle instruction d'officiers indiens en Suisse a, selon nos informations, été discutée pendant quelques minutes entre les sept ministres. Accepter de former des militaires d'un pays en guerre s'avère délicat et ce d'autant plus que, depuis 1998, la Suisse refuse d'exporter des armes vers l'Inde et le Pakistan, les deux pays étant en pleine compétition nucléaire. Un oui suisse pourrait sérieusement chiffonner les autorités pakistanaises et être interprété comme un soutien à la politique militaire de l'Inde. Encouragé par Micheline Calmy-Rey, le ministre de la Défense, Samuel Schmid, aurait dès lors apporté quelques clarifications à ses collègues. Pour dissiper tout malentendu et éviter qu'un vif débat sur la neutralité ne s'engage.

Des diplomates sceptiques

Le futur président de la Confédération vient de rentrer d'un voyage de trois jours en Inde. Parmi les thèmes discutés avec son homologue Pranab Mukherjee figurait la formation d'officiers indiens en Suisse. Le Département de la défense (DDPS) était déjà au courant de cette demande avant le voyage du conseiller fédéral dans le pays du dieu Ganesh. Des contacts ont été alors pris avec la Direction politique du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) pour savoir si accepter la demande indienne était «politiquement correct».

«Au DFAE, on nous a dit que cela ne posait pas de problème de neutralité mais que, si le Pakistan formulait une demande identique, il fallait alors, par respect du principe de la neutralité, aussi entrer en matière», précise Dominique Bugnon, porte-parole du DDPS. Il ne s'agit d'ailleurs pas de former un bataillon entier, mais seulement quelques dizaines de personnes.

Avec le préavis positif du DFAE, Samuel Schmid a donc laissé de bons espoirs à son homologue indien. Le dossier n'est pas clos pour autant. Plusieurs diplomates grincent sérieusement des dents à l'idée que des militaires indiens puissent profiter du savoir suisse pour combattre dans les montagnes du Cachemire que l'Inde et le Pakistan se disputent depuis 1947. Le dossier est maintenant transmis à la Défense, et l'attaché militaire en poste à Berlin (qui s'occupe de l'Inde jusqu'à ce qu'un nouvel attaché militaire s'installe à Delhi) prendra contact avec les autorités indiennes. Pour voir si leurs éventuelles exigences peuvent être satisfaites et préciser quels sont les cours disponibles. Les Indiens sont surtout intéressés par le savoir-faire des troupes de montagne suisses et par des cours sur les opérations de maintien de la paix.

La Suisse a déjà formé de nombreux militaires étrangers, notamment dans le cadre du Partenariat pour la paix (PPP). Cela ne s'est pas fait sans quelques «problèmes de transparence»: au printemps 2002, la découverte de Royal Marines anglais dans l'Oberland bernois avait provoqué une tempête médiatique. Ces soldats s'y entraînaient en civil depuis de nombreuses années. En août de la même année, le col du Susten avait, sur initiative de la fabrique d'armement Ruag, été le théâtre de compétitions entre unités militaires de différents pays, et la nationalité des participants n'avait pas été dévoilée. Le spécialiste de l'exportation des armes Peter Hug s'était insurgé contre ce manque d'examen critique.

«Pour être cohérents, dire non aux Indiens signifierait que nous devrions aussi renoncer à donner des cours à des militaires français depuis ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire», souligne-t-on encore au DDPS. «Si ces militaires sont encadrés par le Centre pour le contrôle démocratique des forces armées (DCAF) ou celui de politique de sécurité internationale (CPSI), tous deux sis à Genève, je ne vois pas d'entorse majeure à notre neutralité», déclare, de son côté, Barbara Haering (PS/ZH). «Mais je serais favorable à ce que des officiers pakistanais viennent également. La Suisse pourrait contribuer à les rapprocher…» ajoute la vice-présidente de la Commission de politique de sécurité du National.

L'idée de former des officiers indiens ne pose pas non plus de gros problème de conscience à Jacques-Simon Eggly (PLS/GE), qui siège à la Commission de politique extérieure de la même Chambre. «Mais ce dossier mérite clairement des explications supplémentaires, notamment sur la nature exacte des cours. Je trouve aussi que nos diplomates devraient faire un sondage auprès des autorités pakistanaises ou au moins leur signifier que, si la Suisse entre en matière sur la proposition indienne, cet acte ne cache pas un choix politique.» Affaire à suivre.