Composé de 7 membres élus par le Parlement, le Conseil fédéral n'a pas toujours été un gouvernement représentatif de l'ensemble des forces politiques suisses. Pendant 43 ans, il est constitué exclusivement de membres du parti radical. Au sortir de la guerre du Sonderbund, qui assoit l’État fédéral en 1848, les conservateurs (le parti ancêtre du PDC) ne sont pas spécialement les bienvenus au gouvernement.

Mais petit à petit, l’organe exécutif national s’ouvre aux autres partis. Pour que ces derniers puissent faire entendre leur voix, le Conseil fédéral décide d’adopter dès l'élection de 1959 une nouvelle règle, la formule magique. Celle-ci n’est mentionnée dans aucune loi contraignante, et aucun parti n’a l’obligation de la respecter. Toutefois, elle résiste depuis bientôt soixante ans. Retour sur les origines de cette spécificité suisse.

Peu à peu, le Conseil fédéral s'ouvre aux autres partis

En 1891, le peuple refuse, par votation populaire, le rachat par la Confédération des grandes lignes de chemins de fer nationales. Un tel désaveu pousse à la démission le conseiller Emil Welti. Pour apaiser les mœurs, le Parlement décide d’élire pour la première fois depuis 1848 un candidat conservateur pour le remplacer: Joseph Zemple.

En 1919, avec l’introduction du suffrage proportionnel pour l’élection du Parlement, les conservateurs obtiennent de très bons scores, et détrônent pour la première fois les radicaux. Face à ce résultat, le Conseil décide d’octroyer un deuxième siège à leurs anciens adversaires. Jean-Marie Musy est élu.

Dix ans après, en 1929, le Conseil fédéral s’élargit un peu plus encore et le Parlement décide d’octroyer un de ses sièges à Rudolf Minger, membre du parti des paysans, artisans et bourgeois, l'ancêtre de l’UDC.

Il faut attendre 1943 pour que tous les grands partis soient représentés. Après le succès des socialistes aux élections fédérales, la gauche devient la première force au Parlement et Ernst Nobs décroche le premier siège PS de l'histoire du Conseil.

Pour la première fois depuis 1848, tous les grands partis de Suisse ont leur siège au gouvernement.

Martin Rosenberg, le père de la formule magique

Pour éviter le jeu des chaises musicales, et que les outils de la démocratie directe n’entravent la bonne marche du Conseil, Martin Rosenberg, le secrétaire du parti conservateur, propose en 1959 que les sept sièges soient distribués en fonction de la force électorale des différentes factions parlementaires. La formule magique est née. L’élection du 17 décembre 1959 coopte deux radicaux, deux conservateurs, deux socialistes et un démocrate du centre. La règle du «2: 2: 2: 1» fait désormais foi.

De 1959 à 2003, le Conseil fédéral respecte stricto sensu cette formule. Tout simplement parce que pendant cette période, les forces au Parlement bougent peu.

1999, année UDC

Aux élections fédérales de 1999 pourtant, l’UDC bat tous les records, et obtient 22,5% des voix au Conseil national. Devenant ainsi le premier parti de Suisse, elle exige un deuxième siège au Conseil fédéral, en imposant la candidature de Christoph Blocher. En cas de refus, elle menace ses adversaires de mener une politique d’opposition agressive contre le gouvernement. Le 10 décembre 2003, la conseillère fédérale sortante Ruth Metzler-Arnold n'est donc pas réélue et l'un des sièges PDC repasse en mains de l’UDC. La formule magique s’adapte. Les sept sièges du Conseil fédéral se distribuent désormais ainsi: 2 PLR, 2 PS, 2 UDC, 1 PDC.

2007-2016, période troublée

En décembre 2007, nouveau coup d’éclat: l'élection au Conseil fédéral d’Eveline Widmer-Schlumpf au détriment de Christoph Blocher, provoque la colère de l’UDC. Ne pouvant pas exclure Eveline Widmer-Schlumpf, l'UDC décide de bannir l'ensemble de la section grisonne. En juin 2008, la section bernoise décide de s'allier avec elle et forme le PBD. Désormais, les deux conseillers fédéraux, Samuel Schmid et Eveline Widmer-Schlumpf, représentent le nouveau parti. C’est le drame pour l’UDC: pendant six mois, elle ne gouverne plus au Conseil fédéral.

A la fin de l’année, Samuel Schmid démissionne. La candidature providentielle de l'UDC Ueli Maurer permet au premier parti de Suisse – il faut le rappeler – de rejoindre enfin l’exécutif, après six mois d'absence. La formule magique vacille à nouveau: on compte 2 PLR, 2 PS, 1 PDC, 1 UDC, et 1 PBD. Un tel éclatement des forces, c'est du jamais vu.

En 2015, avec un nouveau record de 29,7%, l’UDC attend, friande, la démission d’Eveline Widmer-Schlumpf. Elle prépare son grand retour. Le Parlement décide de récompenser le parti, en élisant Guy Parmelin pour un deuxième siège. La formule magique de base (2: 2: 2: 1) est à nouveau respectée.

La magie n’opère plus

«Actuellement, le concept de la formule magique s’essouffle, et il est légitime de se poser la question de son utilité. Sur la question européenne notamment, les partis sont incapables de maintenir un cap commun», regrette Pascal Sciarini, politologue et professeur à l'Université de Genève. Cependant, «il ne faut pas idéaliser la période 1959-2003, en pensant que le Conseil fédéral était uni coûte que coûte. Dans les années 1970-80 par exemple, le PS est souvent mis en minorité face aux trois autres grands partis de droite, et ce malgré le respect de la formule magique», ajoute-t-il.

A l’approche des élections fédérales d’octobre prochain, les tractations ont déjà commencé. Alors que le PDC est en difficulté, une percée des Verts se profile. Au point que ces derniers considèrent sérieusement la possibilité de faire valoir leur entrée au gouvernement avec un nouveau siège. Affaire à suivre.