«Le covid nous a fait du mal et il continue à en faire.» Michel Charrat, président du Groupement transfrontalier européen (GTE), est amer. Son association, active depuis cinquante ans, a perdu 4000 adhérents pendant la première vague du coronavirus. «Nous n’avons pas encore d’estimation précise pour la seconde vague, mais le chiffre a sans doute doublé», indique-t-il. Basé à Annemasse (Haute-Savoie), le GTE, qui défend les intérêts des travailleurs frontaliers, revendiquait il y a un an de cela 30 000 sociétaires (ils sont environ 80 000 à travailler chaque jour à Genève). Ce nombre a fondu. Du jamais-vu dans le bassin franco-genevois. Selon Pôle emploi Haute-Savoie, le chômage des frontaliers a connu en 2020 une hausse de 13% par rapport à l’an passé, autant en Haute-Savoie que dans l’Ain.

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Hôtellerie-restauration fortement impactée

Le premier secteur impacté est sans surprise l’hôtellerie-restauration, avec 18% de nouveaux frontaliers au chômage, après la fermeture en mars des commerces dits non essentiels. Mais dès décembre 2019, cette branche souffrait déjà en l’absence de la clientèle chinoise réputée grande consommatrice. «L’industrie en général, l’aéronautique, le secteur du bâtiment et des travaux publics et les métiers dits supports aux entreprises viennent ensuite», précise Michel Debernardy, le directeur de Pôle emploi Haute-Savoie. Michel Charrat craint de son côté une nouvelle hausse à venir, avec toute une série de contrats à durée déterminée qui ne seront pas reconduits et de missions d’intérim suspendues, «notamment à l’aéroport, où de nombreuses sociétés sous-traitantes se retrouvent désœuvrées». Les travailleurs saisonniers sont aussi très touchés, à 60% des hommes âgés en moyenne de 35 ans.

Michel Debernardy souligne que les actifs non frontaliers de Haute-Savoie ont subi eux aussi une hausse du chômage de 13 à 14%, ce qui constitue la plus forte progression dans toute la région Auvergne-Rhône-Alpes. «Notre territoire est particulièrement dynamique et florissant. Lorsque le moteur économique connaît des ratés, ça fait des dégâts», justifie-t-il. Le directeur de Pôle emploi rappelle toutefois qu’à la fin du mois d’avril la hausse du chômage chez les frontaliers frôlait les 24%. La progression est donc moins soutenue.

Assurance chômage française

Les frontaliers se retrouvant sans activité sont pris en charge par l’assurance chômage de leur pays de résidence, la France en l’occurrence. L’Unedic les indemnise sur la base des salaires perçus en Suisse. Le taux moyen d’indemnisation d’un frontalier est de 91 euros par jour (le plafond a été fixé à 6000 euros par mois) contre 40 euros pour un chômeur avec un salaire français. Il existe en conséquence un risque de voir le frontalier refuser tout nouveau poste en France puisque son allocation est le plus souvent supérieure à un bon salaire français. «Cette personne est en effet dans le droit de refuser tout emploi qui serait moins bien rétribué que le précédent en Suisse, ou qui ne remplirait pas les mêmes critères. Mais il ne peut opposer au total que trois refus. Par ailleurs, une période de cinq à six mois selon les cas lui est accordée afin de retrouver un emploi en Suisse», explique Michel Debernardy.

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Cette hausse du chômage va coûter cher à la France puisqu’elle doit supporter l’indemnisation des frontaliers qui par ailleurs paient leurs charges en Suisse. L’hebdomadaire haut-savoyard Le Messager, qui cite un responsable de Pôle emploi Annemasse, rappelle que cette indemnisation s’est élevée en 2018 à 683 millions d’euros, chiffre qui va forcément gonfler en 2021. Dans le même temps, Berne reverse à Paris une partie des charges payées par les frontaliers, mais dans une moindre mesure: 117 millions d’euros en 2018.

Baisse des fonds frontaliers

Autre effet collatéral du chômage des frontaliers: une baisse des fonds frontaliers (ou compensation financière genevoise) est à craindre. Ils sont montés à 315 millions de francs en 2020 et sont reversés aux communes françaises au prorata de leur nombre de travailleurs frontaliers. Exemple avec Annemasse qui touche 10 millions d’euros grâce à ses 8000 habitants (sur un total de 35 000) qui chaque jour s’en vont travailler en Suisse. Une manne qui sera forcément moindre en 2021 et qui obligera donc les collectivités à faire des économies. Ces fonds servent le plus souvent à réaliser ou à moderniser des équipements publics (écoles, salles de sport, lieux culturels, routes, etc.).

Pierre-Jean Crastes, président de la communauté de communes du Genevois et maire depuis douze ans de Chênex (820 habitants), dédramatise: «En douze ans, on a multiplié par trois le nombre de travailleurs frontaliers dans notre commune. Ils sont environ 300 aujourd’hui. La compensation genevoise s’élève chez nous à 360 000 euros. On s’en sortira s’il faut supporter une baisse de 5 à 10% en 2021.» L’édile mise d’autre part sur une augmentation de la population qui pourrait compenser la perte annoncée. Il rappelle que ce qui inquiète davantage les frontaliers et les communes françaises est un taux de change qui grimperait de nouveau. «Quand le franc monte par exemple à 1,20, voire 1,60 comme en 2008, l’impact est considérable pour ceux qui ont un emploi en Suisse.»

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