Voilà près d'un demi-siècle que chaque 4 juillet, elle chantait coup sur coup l'hymne américain puis l'hymne suisse. Mais les temps changent: pour la première fois, Fanni Jones n'était pas sur la scène. C'est comme simple spectatrice qu'elle a entendu résonner les deux hymnes nationaux au stade du Bout-du-Monde de Genève, lors de la fête du Jour de l'Indépendance américaine. Ceux qui y verraient un symbole politique en sont pourtant pour leurs frais: «A 74 ans, il fallait bien que je me décide à passer la main», explique-t-elle, les yeux humides.

Depuis 1952, l'American International Club of Geneva (AICG) organise ce qui est progressivement devenu «la plus grande manifestation de ce type en dehors des Etats-Unis». Mais cette année, de l'aveu même de ce pilier de la célébration, l'atmosphère n'était pas tout à fait la même, malgré les assauts de bonne volonté des uns et des autres. «Il y a comme un sentiment général de tristesse», assure la chanteuse, qui a la double nationalité suisse et américaine. Ce qui allait de soi entre deux pays amis et alliés est aujourd'hui, sinon remis en question, du moins rendu un peu plus difficile par l'évolution politique américaine et par la guerre lancée contre l'Irak par l'administration de George Bush. «La chanteuse qui devait me remplacer n'a pas osé venir chanter l'hymne américain», affirme Fanni Jones. Les pressions de son entourage l'en auraient dissuadée.

La faute à la pluie qui tombait sur Genève en fin d'après-midi? Ou au fossé qui est apparu ces derniers temps entre l'ancien et le nouveau continent? Quoi qu'il en soit, de l'aveu des habitués, les rangs étaient plus clairsemés que d'ordinaire au lancement de la célébration. Il y avait bien les majorettes et les mélopées de country music, il y avait les ballons et les mordus, déguisés en shérif ou en cow-boy. Mais il y avait aussi un impressionnant service d'ordre, alerté par l'annonce d'une manifestation d'opposants qui s'étaient donné pour mission de troubler la fête.

Sur les lèvres des officiels, l'existence du malaise se laissait entrevoir au détour d'une phrase. «It's a great honor for me to be here», disait en anglais le président du Conseil d'Etat Laurent Moutinot. «Mais la fierté que procure la fête nationale ne doit pas se transformer en sentiment de supériorité», ajoutait-il aussitôt, en français. «Nous retrouvons ici la démocratie et la tolérance chères aux Américains. Voilà pourquoi nous nous sentons si bien à Genève», lançait pour sa part Janet Voûte, présidente de l'AICG.

Récemment, les élus de la Ville de Genève ont déposé une motion visant à ce que l'administration renonce à s'équiper avec du matériel provenant des Etats-Unis. Dans le même esprit, ils ont fait paraître une annonce dans la presse américaine pour affirmer l'opposition de Genève à la guerre contre l'Irak. Mais le hasard fait bien les choses: en visite à Saint-Pétersbourg, le maire de Genève Christian Ferrazzino (Alliance de gauche) n'a pas eu besoin de se faire excuser. C'était le libéral Pierre Muller qui avait été chargé de représenter la Ville. «Je suis le seul membre du Conseil administratif à parler anglais», expliquait-il en jetant son dévolu sur un des Big Mac qui garnissaient le buffet.

«Cette fête n'est pas américaine mais genevoise», se fâchait de son côté un participant, arborant le drapeau étoilé sur sa casquette vissée sur la tête. De fait, parmi les quelque 40 000 personnes qui assistent habituellement à cette grande kermesse, seul un pourcentage infime possède le passeport américain. «Au sein même de notre organisation, il n'y a qu'une minorité à venir des Etats-Unis. Notre objectif est précisément de créer des liens forts entre les deux communautés», enchaîne Janet Voûte.

Pour être redoutée, la manifestation n'aura finalement réuni qu'une petite poignée de militants anti-américains purs et durs. Leur mot d'ordre était d'ailleurs aussi radical que le nombre de participants était réduit, puisqu'il visait rien de moins que l'interdiction de cette fête «qui valorise l'indépendance d'un pays qui prive d'indépendance la moitié du monde». Une exigence à laquelle même Paolo Gilardi se dit opposé. «Cette formulation me pose problème», explique ce militant du Mouvement pour le socialisme, en précisant toutefois qu'à ses yeux la Ville aurait dû boycotter les festivités. Une question de cohérence.