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La foudre s’abat sur le tsar de l’aide sociale en Suisse

Grand coordonnateur de l’action sociale, Walter Schmid est accusé d’incarner une culture du laisser-faire.Il dénonce une «campagne émotionnelle».

La foudre s’abat sur le tsar de l’aide sociale en Suisse

Pauvreté Grand coordonnateur de l’action sociale, Walter Schmid est accusé d’incarner une culture du laisser-faire

Il dénonce une «campagne émotionnelle»

Walter Schmid reste plus avare en commentaires que de coutume depuis quelques semaines, du moins face aux médias. Le président de la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) est au cœur d’une polémique en Suisse alémanique. Et s’il accepte une rencontre dans sa commune de Horgen, sur les rives du lac de Zurich, c’est en raison de la distance. «En Suisse alémanique, je préfère qu’on détache mon visage de cette campagne contre la CSIAS.» Ce sont pourtant des mots prononcés par ce recteur de la Haute Ecole spécialisée en travail social de Lucerne qui ont échauffé les esprits.

La colère trouve ses racines dans la localité argovienne de Berikon, en conflit avec un jeune bénéficiaire de l’aide sociale. Elle avait décidé d’interrompre son soutien, arguant d’un manque de coopération du jeune homme. Le Tribunal fédéral, comme le Tribunal administratif argovien avant lui, a désavoué ce choix en raison de vices de procédure. Interrogé sur ce verdict, Walter Schmid l’a alors approuvé, au nom de l’égalité de traitement.

L’indignation n’a pas tardé: ce cas a incité trois communes à quitter la Conférence suisse des institutions d’action sociale. Des députés zurichois et lucernois, tous membres de l’UDC, ont déposé des motions poussant leurs cantons à faire de même. Argument majeur: la CSIAS et son président auraient perdu le sens des réalités, permettant à «des paresseux récalcitrants» d’obtenir l’aide sociale. On dénonce aussi des prestations trop élevées par rapport à la situation des travailleurs pauvres non bénéficiaires de l’aide sociale. Depuis, le torchon brûle.

Walter Schmid, sans revenir sur ces propos, commente leur effet: «Personne n’a réagi après la décision du tribunal argovien, ni après celle du Tribunal fédéral. On a attendu ma déclaration pour lancer la bombe. La CSIAS représente une cible idéale. On tolère qu’un permis de construire soit refusé en raison du non-respect des règles. Quand cela survient au niveau de l’aide sociale, on se dit choqué. Or, chacun a droit à la même procédure.»

Ce juriste, autrefois secrétaire central de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés, puis responsable de l’Office d’aide sociale de Zurich, occupe depuis plus de dix ans la présidence de la CSIAS. Souvent sur les plateaux de télévision, il n’en est pas à sa première déclaration choc. «Il y a vingt ans, on me reprochait déjà de faire trop de cadeaux aux réfugiés.» Dans certaines strates politiques, on vitupère sur l’intellectuel théoricien, aveugle face aux risques de déviance.

Les reproches redoublent lorsqu’il y a cinq ans le thème des «abuseurs de l’aide sociale» occupe la Weltwoche et pousse au départ la responsable de l’aide sociale de Zurich, Monika Stocker. Walter Schmid s’est parfois, effectivement, montré aveugle face à cette problématique; cela a agacé, observe un commentateur.

Aujourd’hui, le président masque à peine l’irritation que suscite la polémique actuelle: «L’aide sociale représente à l’échelle suisse une facture de 3 à 4 milliards, soit entre 2 et 3% du volume financier de la protection sociale. Ce n’est pas beaucoup, mais ça suffit pour alimenter des campagnes émotionnelles.»

La CSIAS, avec plus de 1000 membres – dont des communes, des cantons, et la Confédération – édicte depuis un demi-siècle des lignes directrices sur lesquelles la majorité des cantons base sa législation. «Le minimum de 980 francs pour les besoins de base n’est pas disputé, précise Walter Schmid. Ensuite, ce sont toujours les autorités qui choisissent parmi la palette de mesures proposées. La Conférence suggère des mesures sans en imposer l’utilisation, ni vouloir que toutes soient mises en pratique. L’aide sociale est un service individuel. On peut permettre un été à une femme seule avec des enfants de se rendre à la mer. Cela ne veut pas dire en faire une règle.»

La majorité des responsables de l’aide sociale n’imagine pas tourner le dos à la CSIAS (les membres versent une cotisation en fonction de leur population, soit 6 centimes par habitant). «Sans loi au niveau national – le parlement n’en veut pas –, nous avons besoin de ces directives», estime le responsable des affaires sociales de la Ville de Berne, Felix Wolffers. «Ce secteur se complexifie au fil des ans; ce qui explique en partie des erreurs de fonctionnement, comme on l’a constaté dans des petites communes. Walter Schmid a fait référence aux conditions juridiques requises par le Tribunal fédéral pour le retrait de prestations et a fait figure de paratonnerre. Il ­serait pertinent d’envisager des structures modernes et surtout une loi nationale.»

Le ton est similaire du côté du ministre vaudois Pierre-Yves Maillard, qui précise peu connaître Walter Schmid: «Les respon­sables politiques ne peuvent ­simplement déléguer leurs responsabilités à la CSIAS.»

En Suisse alémanique, ce sont les communes qui assument la gestion des affaires sociales. Le poids peut être conséquent pour une administration pas toujours préparée à des cas difficiles, surtout dans un bassin de population où tout le monde se connaît, commente-t-on. «Ce n’est plus forcément le profil de l’abuseur qui se répand, mais l’idée que la personne pauvre doit avant tout être reconnaissante envers la société», souligne pour sa part le municipal socialiste Martin ­Waser. A Zurich, 4,5% de la population active a recours à l’aide sociale. «Nous avons des instruments efficaces pour combattre d’éventuels abus. Du coup, je trouve inquiétant lorsque l’on tente de déstabiliser l’appareil social comme le font ces critiques à l’égard de la CSIAS, indépendamment de la personnalité de Walter Schmid.»

Or, c’est une députée cantonale socialiste qui a allumé la ­mèche. En tant que conseillère communale, Rosmarie Groux supervise les services sociaux de Berikon, commune de 4500 habitants, qui a désormais quitté la CSIAS. «Nous sommes confrontés à des cas individuels très com­plexes, et auxquels on ne peut se contenter de répliquer avec des bonnes intentions. Car la population ne les veut plus, quelle que soit leur fréquence», explique Rosmarie Groux.

«Par rapport à Walter Schmid, j’ai simplement déploré un commentaire malvenu, surtout sans consultation préalable.» Aujour­d’hui, le principal concerné aspire à calmer les esprits. Ne serait-ce pas l’une des missions de la CSIAS que d’éviter la récurrence d’équations telles que «assisté social = paresseux»? «C’est très difficile. Certaines idées fixes nécessitent des exemples concrets pour être remises en question. Une étude récente a montré que, durant un laps de temps de trois ans, 20% des actifs ont recours à un soutien.»

A ses yeux, la politique de l’aide sociale souffre en Suisse des failles d’autres secteurs. «Notre politique familiale n’est pas adaptée à la société moderne. Or, si une famille n’arrive pas à ­subvenir à ses besoins, c’est l’aide sociale qui s’en retrouve responsable. Parce qu’il n’y a pas d’alternative. Même chose avec les jeunes.» Réélu l’an dernier à la présidence de la CSIAS pour quatre ans, le Zurichois n’exclut pas un retrait prématuré. Mais «cela n’a rien à voir avec les discussions actuelles».

«On a attendu ma déclaration pour lancer la bombe. La CSIAS représente une cible idéale»

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