La situation est préoccupante et les acteurs de la branche s’accordent à le dire: les producteurs de lait ne tiendront pas longtemps le choc d’un franc trop fort sans mesures de soutien.

Le prix du litre de lait industriel était déjà bas avant l’annonce mi-janvier de l’abandon du taux plancher. Depuis, il a encore baissé pour se situer vers 50 centimes, voire en-dessous. «Pour un producteur, un prix sous la barre de 60 centimes est déjà difficilement tenable. Alors imaginez à moins de 50 centimes!», déclare René Vonlanthen, vice-président de la Fédération des producteurs suisses de lait (FPSL), qui parle d’un prix «historiquement bas». Mise sous pression, l’industrie agro-alimentaire tente de limer les coûts de production partout où elle peut et ne lâchera pas la pression tant que le franc reste à un haut niveau par rapport à l’euro.

La situation est à peine plus rose pour le lait destiné à la production fromagère dite artisanale, mieux rétribué. Début février, l’Interprofession du Gruyère annonçait vouloir maintenir ses prix au même niveau et se disait prête à affronter la concurrence sur les étals suisses et à assumer un inévitable renchérissement de son produit sur les marchés d’exportation. En contrepartie, elle a cependant décidé de resserrer sa gestion des stocks. C’est-à-dire que les producteurs de lait devront veiller ces prochaines semaines à contenir les quantités qu’ils livrent, sous peine de devoir les écouler dans d’autres segments, nettement moins profitables. «Il est encore trop tôt pour dire quel sera l’impact du franc fort sur nos exportations. Mais dans cette situation d’incertitude, nous préférons éviter d’avoir les caves pleines au printemps. Nous estimons qu’en gérant bien les quantités, on parviendra aussi à garder la maîtrise de nos prix, politique qui est dans l’intérêt des producteurs de lait», estime Philippe Bardet, directeur de l’Interprofession du Gruyère.

Fonds spécial

La plupart des producteurs de fromages AOP, dont l’Emmentaler, l’Appenzeller ou encore la Tête de Moine, ont adopté des politiques similaires à quelques nuances près, indique Jacques Gygaz, directeur de l’Association faîtière des artisans suisses du fromage Fromarte. L’Emmentaler par exemple, premier fromage suisse d’exportation, a fait appel à son fonds spécial, alimenté par les producteurs et les fromagers, pour maintenir ses prix sur le marché européen. La Tête de Moine intensifie sa campagne de promotion. «Les marques haut-de-gamme, qui ont un bon positionnement sur les marchés, peuvent prendre ce risque. Par contre, c’est vrai que tous limitent la fabrication», explique Jacques Gygax. Certaines marques diminueront la production de 30% ce mois de février. Pour les producteurs, le manque-à-gagner sera conséquent. Avec un air de déjà-vu: la Suisse déborde de lait.

A noter que le segment qui souffre le plus est justement celui dit de délestage. Il concerne les surplus de lait ne pouvant pas être écoulés en Suisse et rétribués au prix du marché mondial. Il s’agit d’un petit pourcentage de la production helvétique, exportée sous forme de beurre ou de poudre de lait. Reste que les prix dans cette catégorie frisent en ce moment le ridicule: 10 centimes le litre.

Le ministre de l’économie Johann Schneider-Ammann, qui recevait jeudi matin les représentants des milieux économiques, connait les revendications de la branche: soit une augmentation de 45 millions du soutien à l’exportation (loi chocolatière), une enveloppe supplémentaire de 13 millions pour la promotion des vins et fromages suisses et une hausse de 75 millions pour les paiements directs destinés aux producteurs de lait. «Les producteurs sont à fleur de peau », explique Jacques Bourgeois, directeur de l’USP, qui parle d’urgence. «Imaginez la situation de celui qui vient d’investir dans son exploitation et n’atteint pas le seuil de rentabilité. De nombreux producteurs réfléchissent aussi carrément à abandonner la production laitière!» lance Jacques Bourgeois. Pour la FPSL, «l’existence de nombreuses exploitations laitières est en jeu».