«Je suis étranger. Par rapport aux Romands, j’ai donc moins de revendication vis-à-vis d’une des langues nationales», s’amuse Olivier Laroche. Ce banquier français est installé à Zurich depuis une dizaine d’années, lieu qu’il a choisi après un séjour en Allemagne. «A mon arrivée, j’ai été agréablement surpris de l’offre culturelle francophone. Je pensais continuer par une immersion en milieu germanophone. Malheureusement, au quotidien, lors de discussions avec des Alémaniques, c’est souvent l’anglais qui prend le dessus. Surtout avec la jeune génération.»

Le français a-t-il encore pignon sur rue dans la capitale de la Limmat? Pour la 15e Semaine internationale de la langue française, cette semaine, les manifestations ont rencontré un vif succès, selon les organisateurs. L’écrivain Philippe Djian et Stephan Eicher en concert au Moods, du théâtre sénégalais avec la compagnie Bou-saana au Theater am Rigiblick: à chaque fois des rencontres qui ont charmé le public présent. Pourtant, malgré les quelque 40 000 francophones que compterait le canton, faire vivre la culture française à Zurich n’est pas toujours chose aisée. Et réveiller l’intérêt que veulent bien lui prêter les Zurichois est une autre gageure.

L’automne dernier, c’était le coup d’assommoir: Orell Füssli, qui accueillait la librairie Payot depuis 2005 dans sa boutique du Niederdorf, y renonce. L’enseigne disparaît. Plus d’étage francophone mais un simple «espace», plutôt modeste. «Depuis plusieurs années, la situation devenait critique: les francophiles achètent ailleurs leurs livres, par exemple sur internet», commente Andràs Németh, membre de la direction d’Orell Füssli. «Comparativement, le succès de notre boutique anglophone sur la Bahnhofstrasse croît et beaucoup de nos clients sont des Alémaniques.»

La décision a laissé pantois plus d’un lecteur francophone. Elle venait corroborer la disparition de la «Saison Française», qui proposait plusieurs pièces en français au Schauspielhaus. Responsable d’une plate-forme internet consacrée aux événements culturels (www.auxartsetc.ch), Sandrine Charlot-Zinsli constate qu’il devient de plus en plus ardu de toucher un large public ou des jeunes avec des événements en français. «Nous devons lutter contre l’idée de la langue ringarde ou élitaire, encore collée au français. Nous avons la sympathie des uns et des autres, mais trouver des soutiens financiers est un défi.» Sandrine Charlot-Zinsli garde sa motivation intacte, s’abreuve de l’enthousiasme du public. Car des Zurichois amoureux du français ça existe. Avant de relever: «Il a fallu l’ouverture de la nouvelle ligne TGV reliant Paris à Zurich pour que le français trouve place sur le site internet de Zurich Tourisme»

Du côté des pourvoyeurs de fonds, le ton n’est pas à la déprime. L’attaché culturel du consulat de France, Pierre-Yves Sonalet, est agacé que l’on parle des heures difficiles de la culture française. Non, il ne s’agit pas d’une langue à la seule vertu d’apparat à Zurich, preuve en est les concerts, spectacles, festivals où des artistes français sont invités. Et le budget alloué par la France – le chiffre n’est pas précisé – n’est pas remis en question. «Nous travaillons à réintroduire des productions francophones au Schauspielhaus et les discussions avec la direction marquent un vif intérêt.»

Responsable culturel à la Ville de Zurich, lui-même bilingue, Jean-Pierre Hoby insiste sur les connexions déjà établies, par exemple dans le cadre des festivals. Mais il se doit de constater la percée de la langue de Shakespeare, sans encouragement aucun, dans une ville «internationale». «Nous n’avons pas de politique dirigée avec des directives pour une quelconque langue, qu’elle soit nationale ou pas. Le soutien doit d’abord venir des représentants de cette culture. Mais nous sommes ouverts à des collaborations concrètes.» Preuve de cette volonté de rapprochement avec le voisin francophone: le syndic de Lausanne Daniel Brélaz est attendu en avril pour une visite auprès de son homologue Corine Mauch, dont le département englobe d’ailleurs la culture.