«Le français doit rester un pilier du gymnase bernois»

Langue Un projet de réforme de la maturité cantonale s’en prend au français

Choqués, des enseignants en appellent au conseiller d’Etat Bernhard Pulver

Les enseignants de français et de langues étrangères du canton de Berne sont en colère. Un projet de réforme du secondaire II remet en cause la place de ces disciplines dans la dernière année avant la «matu», dans un contexte où le français est sur la défensive en Suisse. Questions à Roger Hiltbrunner, 55 ans, professeur au Gymnase du Seeland (Bienne) et président du collège cantonal des professeurs de français de niveau gymnasial du canton de Berne.

Le Temps: Quelle est plus précisément la proposition que vous contestez?

Roger Hiltbrunner: Il est prévu d’instaurer dans tout le canton germanophone un gymnase sur quatre ans, ce que nous attendions depuis longtemps et que nous ne pouvons que saluer. Malheureusement, selon le projet mis en consultation, l’enseignement du français, de l’anglais ou de l’italien se terminerait pour l’essentiel au bout de la troisième année.

– Que ferait-on donc lors de la quatrième année?

– Dans cette année, que nous appelons la «prima», il n’y aurait plus qu’une option spécifique d’une heure hebdomadaire, sans note. C’est inadmissible, alors que cette dernière année est précisément celle où la maturité intellectuelle et personnelle permet d’aborder au mieux des textes complexes, qu’il s’agisse de Marivaux ou des articles publiés dans Le Temps! Si on se limite à des textes de lecture facile, la maturité bernoise perdra de sa valeur par rapport à d’autres titres. Et puis, il y aurait un trou néfaste avant le début des études universitaires: c’est comme en sport, on ne peut pas arrêter un an sans dommage.

– Dans le cas présent, on ne peut pas dire que le français soit prétérité au profit de l’anglais, puisque celui-ci est aussi concerné.

– C’est vrai, l’italien et le latin aussi. Leurs enseignants ­partagent nos critiques, ce sont même les professeurs d’italien qui ont été les premiers à réagir. Ce sont globalement les langues «étrangères» qui sont affaiblies, comme le sont aussi les branches artistiques, dès lors qu’on ne voulait pas toucher aux sciences. L’explication est à rechercher dans le programme d’économies du gouvernement bernois (EOS). Celui-ci a pour cible une coupe d’un demi-milliard de francs au total, dont 9 à 10 millions pour les gymnases. On les trouverait en fusionnant des établissements et en supprimant trois leçons hebdomadaires durant trois ans.

– Il n’y a donc pas de volonté politique d’affaiblir le français?

Non, je suis sûr que le canton de Berne reste attaché à l’enseignement du français, à sa vocation bilingue, ne serait-ce que pour garder le Jura bernois. Je vois plutôt un choix bureaucratique provenant d’une réflexion non aboutie. Pour les recteurs et rectrices qui ont concocté ce projet de plan d’études, ce devait être la quadrature du cercle. Ils ont dû penser que l’introduction du français et de l’anglais précoces pouvait justifier des leçons en moins en fin de scolarité, d’autant que celles-ci coûtent plus cher. Maintenant, nous comptons beaucoup sur le conseiller d’Etat Bernhard Pulver, patron de l’Instruction publique, pour qu’il nous donne raison. Son attachement à la langue française est sincère et son autorité de chef de département incontestable. Nous avons aussi informé les députés, tout en craignant que le parlement mette la priorité sur les économies…

– Que demandez-vous précisément?

– Le projet qui vient d’être mis en consultation a suscité le rejet unanime des professeurs des langues concernées, de personnalités du bilinguisme et du Conseil des affaires francophones du district de Bienne. Le Gymnase français de Bienne a fait valoir que le plan d’études germanophone projeté serait trop décalé du sien et entraînerait des difficultés de coordination. Nous ne demandons pas que la dotation horaire du français soit augmentée, mais qu’elle soit répartie de manière équilibrée sur l’ensemble des quatre ans.

– Même s’il ne s’agit pas d’une attaque délibérée contre le français, la mise en œuvre de ce plan ne manquerait pas de donner un mauvais signal, alors que la langue de la minorité subit diverses remises en cause en Suisse…

– Absolument. Surtout en direction de la Suisse orientale, où la pression est déjà forte au niveau de l’école obligatoire. Vis-à-vis du français, comme on a pu le dire, il n’y a pas vraiment un Röstigraben, mais bien une barrière de la Reuss. Je partage cette vision des choses.

– La population bernoise reste-t-elle favorable au français?

– Oui, tout à fait. Bien sûr, les parents redoutent que le français ne rende plus difficile la promotion de leurs enfants au gymnase. Mais c’est comme l’allemand pour les Romands. On a trop abusé de ces branches comme outil de sélection. Il faudrait aussi renoncer à un certain perfectionnisme au profit de l’expression. Je pense que la situation va s’améliorer avec le français précoce.

– Que faire pour défendre le français?

– Il ne faut pas trop se laisser impressionner par ceux qui crient le plus fort, beaucoup de Suisses alémaniques restent très attachés au français. Mais la Suisse romande doit rappeler qu’elle existe, partir à l’offensive. Je pense aussi qu’il faut encourager les échanges dans la formation des enseignants, qui constituent la caste clé pour faire changer les choses. Ces expériences de l’autre côté de la frontière linguistique devraient peut-être être rendues obligatoires, en tout cas fortement stimulées.