La traversée de la Rade a commencé sans Genève. Une nouvelle ligne lacustre de la Compagnie générale de navigation (CGN) reliera Nyon à la commune française de Chens-sur-Léman, sur la rive gauche du Léman, dès le 25 mars. Et ce n'est qu'un début. Les autorités du Département de Haute-Savoie, des communes d'Evian, de Thonon et de la communauté de communes du Bas-Chablais ont injecté 850 000 francs dans les caisses de la CGN pour le développement de nouvelles liaisons entre Evian et Morges, Evian et Vevey ou encore Thonon et Genève. Objectif: permettre aux pendulaires d'éviter les embouteillages du pont du Mont-Blanc.

Du tourisme au transport public

L'enthousiasme était de mise, mardi, lors de l'inauguration de la ligne Nyon-Chens. Les autorités vaudoises et françaises se bousculaient sur le débarcadère nyonnais pour participer à la naissance de ce second pont franco-suisse sur le Léman, après la navette Lausanne-Evian. Le directeur de la CGN, Luc-Antoine Baehni, n'a pas hésité à qualifier la journée d'«historique», car la compagnie lémanique n'avait plus ouvert de ligne depuis 1964. «Par manque de vision, nous avons longtemps considéré nos bateaux comme de seuls vecteurs touristiques. Mais aujourd'hui les autoroutes et les trains sont saturés: les liaisons lacustres s'imposent comme un moyen de transport d'avenir.»

Une révolution? En tout cas, les 7000 frontaliers établis dans le Bas-Chablais et les pendulaires vaudois travaillant sur la rive gauche du Léman à Genève ont désormais le choix: la vedette Col-Vert traversera le lac dix fois par jour entre Nyon et Chens, en vingt minutes (lire encadré). Et ce n'est pas tout: à Nyon, un service de bus transportera les usagers du débarcadère à la gare. De l'autre côté de la frontière, la commune de Chens-sur-Léman a ouvert le parking relais gratuit de Tougues, qui dispose de 100 places. Selon le maire de Thonon, Jean Denais, chacun y trouvera son compte. «Le bassin de l'emploi ouvert aux Français s'élargira et les Suisses profiteront des possibilités de logement et de loisirs en France.»

La CGN se donne deux ans pour tester le succès de la liaison, qui coûtera environ 600 000 francs par an. Pour la rentabiliser, la compagnie table sur des recettes de 425 000 francs, issues des rentrées touristiques et des achats d'abonnements par les quelque 100 clients escomptés. La subvention de 70 000 francs versée par la Ville de Nyon ainsi que la contribution française devraient combler la différence. Si ça marche, la CGN se lancera dans l'acquisition de «navibus», sorte de bus lacustres pouvant transporter 60 personnes à une vitesse de 50 km/h, au lieu de 20 km/h actuellement.

Des clients prestigieux déjà inscrits

C'est plutôt bien parti. Certains pendulaires n'ont pas attendu l'inauguration de la liaison pour manifester leur intérêt: l'entreprise Reuters, basée à Collonge-Bellerive (GE), à moins de 10 kilomètres de Chens, s'est déjà inscrite. Sous la houlette du responsable des services généraux, Gilbert Banderet, qui sensibilise ses collaborateurs depuis plus d'une année: «Sur 600 employés, une trentaine de personnes habitent La Côte. Pour les convaincre d'abandonner la voiture, j'ai mis sur pied un service de navettes privées entre Chens et Collonge.» Gilbert Banderet est tellement enthousiaste qu'il fait du lobbying auprès du World Economic Forum, situé à un jet de pierre de Reuters.

L'isolement de Genève

La ligne Nyon-Chens vise avant tout le désengorgement de Genève. Et pourtant, comme l'ont souligné les autorités françaises, le canton du bout du Léman n'a pas participé à la démarche. Dans la salle du restaurant de L'Ecaille d'argent à Chens, les rires ont fusé lorsque le maire a évoqué l'attitude genevoise. «On s'est tourné vers Genève sans succès. Le canton est attentif et surveille de loin, a déclaré Bernard Fichard. Une chose est sûre: notre pont se sera fait avant le pont de la Rade de Genève!» Un constat relayé par le maire d'Evian, Marc Francina, qui a qualifié la liaison de «bon début».

A Genève, on regarde tout cela d'un air un peu distant. Le ministre Vert des Transports, Robert Cramer, admet que la perspective d'une liaison Thonon-Genève est réjouissante et complémentaire au projet de liaison ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse. Mais il ajoute que le dossier ne lui appartient pas: à l'exception des Mouettes, la CGN n'est pas du ressort du Département des transports, mais de celui de l'économie. «Cela relève d'une perception ancienne: on a toujours considéré la CGN comme une attraction touristique plutôt qu'un vecteur de déplacement.» En tout cas, aucun responsable politique genevois n'était présent à l'inauguration.