Regard

Pour la Suisse, la France est bien plus que la France

Soulagement non feint dans les salons du Bernerhof. A l’issue de la visite éclair de Michel Sapin, ministre français des Finances, les acteurs clés de la diplomatie financière helvétique arboraient mercredi la mine des grands jours. A commencer par la maîtresse des lieux, Eveline Widmer-Schlumpf, qui n’a pas hésité à s’aventurer tout sourire sur le terrain guilleret de la plaisanterie footballistique.

Pourquoi une telle bonne humeur? Etait-il à ce point crucial pour la Suisse de satisfaire l’appétit fiscal de son grand voisin? Le dégrippage des mécanismes bilatéraux d’entraide administrative – désormais parfaitement conformes aux standards internationaux – était-il, à lui seul, la cause de ce bonheur soudain? Pas tout à fait.

La pacification de la relation fiscale franco-suisse était certes importante pour Berne, après des années de tensions, de pressions et de belliqueuses gesticulations. Reformulé: mieux vaut partager 573 kilomètres de frontières avec un pays ami qu’avec un adversaire féroce. Mais la véritable bonne nouvelle va bien au-delà du contentement affiché de Michel Sapin. Parce que la France est ici bien plus que la France.

Cinquième puissance économique de la planète, l’Hexagone a une voix qui porte. Et qui sait se faire entendre – malgré une indéniable perte d’influence – dans toutes les enceintes où la Suisse joue gros. L’Union européenne, le G20, l’OCDE et son Forum mondial sur la transparence, le GAFI: Paris est l’un des interlocuteurs incontournables que Berne retrouve à tous les échelons de la nouvelle gouvernance fiscale et financière.

L’UE presse la Suisse de revoir l’imposition de ses entreprises ou redéfinit les conditions d’accès à son marché des services financiers: c’est entre autres à la France qu’il faut montrer patte blanche. Le G20 fixe d’ambitieux objectifs de transparence: la France est assise à la table des grands. L’échange automatique d’informations prend forme – à Paris – sous l’égide de l’OCDE: la France est à la manœuvre et fait partie des pionniers déclarés. Le GAFI veut faire de l’évasion fiscale un crime préalable au blanchiment d’argent: la France y est, là encore, pour quelque chose.

Les diplomates du Département fédéral des finances le savent mieux que quiconque: une France de mauvaise humeur sur le front bilatéral est un facteur de nuisance potentiel à chacun des rendez-vous du multilatéralisme.

Trop facile, objecteront les sceptiques, le monde est plus complexe que cela, l’ami d’un jour n’est pas l’ami de toujours. Ils n’auront que partiellement raison. Mercredi, 90 minutes d’harmonie au cœur de l’été bernois auront suffi à s’assurer les bonnes grâces de la France dans deux dossiers qui la dépassent: au sein de l’OCDE, la voilà désormais plus encline à convaincre ses partenaires de sortir la Suisse du purgatoire fiscal de l’examen par les pairs; face à l’Union européenne, elle est tout à coup disposée – comité bipartite d’experts à l’appui – à aider la Confédération à négocier l’accès au marché des services financiers. Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

Plutôt que de hurler sans relâche à l’impérialisme fiscal du grand voisin français, les esprits chagrinés par les concessions helvétiques à répétition seraient en outre bien inspirés de regarder certains dossiers d’un peu plus près. Ils y verraient un rapport de force qui pourrait les surprendre. En juillet par exemple, l’OCDE (encore elle) présentera le deuxième volet du standard mondial d’échange automatique d’informations. Cris d’orfraie en perspective: les grands Etats auront joué double jeu, ils se seront ménagé quelques exceptions maison et l’identification des bénéficiaires effectifs de comptes en banque continuera de poser quelques problèmes, notamment au Delaware (encore lui). On dénoncera les puissants du G20, mettant allégrement Américains, Français ou Anglais dans le même sac.

En oubliant un détail de taille: la Suisse n’est pas la seule à exiger la transparence des structures fiduciaires anglo-saxonnes. En l’espèce, plusieurs grands pays tirent à la même corde. L’Allemagne, par exemple, l’Italie ou encore… la France. Ce si nuisible voisin.