Le vendredi 14 juin a lieu la deuxième grève des femmes de l’histoire suisse. Le Temps publie une série d’articles sur les enjeux mis en lumière par cette mobilisation.

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Le Temps: Quelle est la contribution la plus marquante de l’immigration à l’avancée des droits des femmes en Suisse?

Francesca Falk: La Suisse est l’un des premiers pays à permettre aux femmes d’étudier à l’université, à la fin du XIXe siècle. Ce ne sont pas des femmes suisses qui se sont battues pour ce droit, mais des immigrées russes. Entre 1867 et 1914, 5000 à 6000 immigrées de l’empire tsariste ont étudié dans notre pays. Elles ont pu compter sur des professeurs allemands qui avaient fui la répression du mouvement révolutionnaire de 1848 dans leur propre pays pour leur ouvrir les portes de leurs classes.

Comment expliquer cette influence?

En Russie, à partir de 1858, les femmes peuvent s’inscrire comme auditrices à l’Université de Saint-Pétersbourg. Mais les autorités russes ferment ce lieu de formation qu’elles considèrent comme un foyer d’insurrection après les émeutes étudiantes du début des années 1860. Lors de sa réouverture en 1863, les femmes se sont vu refuser l’accès à l’université. C’est pourquoi de nombreuses femmes viennent en Suisse pour y étudier. A cette époque, Zurich était également devenue un refuge pour les membres de l’opposition de l’Empire russe.

Quelles sont les réactions de la population lorsque des femmes entrent pour la première fois à l’université?

Elles ont suscité critiques et méfiance. Mais elles ont aussi été une source d’inspiration, comme le montre l’exemple de Marie Heim-Vögtlin, la première physicienne née en Suisse, devenue plus tard une icône de l’émancipation pour son combat en faveur du suffrage féminin et son rôle dans la création du premier hôpital gynécologique du pays. En 1867, son fiancé rompt avec elle pour épouser la Russe Nadeschda Suslowa, première femme à obtenir un doctorat la même année. C’est après ce dépit amoureux que Marie Heim-Vögtlin décide d’entrer à l’université pour devenir physicienne.

Vous avez commencé vos recherches par un entretien avec votre mère italienne…

Ma mère quitte sa ville natale au Nord de l’Italie au début des années 1970 pour s’installer dans un petit village du canton de Saint-Gall. Elle racontera plus tard qu’elle a eu l’impression de faire un «voyage dans le passé». Les épouses avaient besoin d’une autorisation des hommes pour travailler. A quelques kilomètres de là, en Appenzell, les femmes n’avaient pas encore le droit de vote. Les enfants étaient renvoyés de l’école à n’importe quel moment de la journée, car on partait du principe qu’une maman les attendait à la maison. Et lorsque ma mère commandait des cosmétiques, c’est mon père qui recevait la facture.

La situation des femmes était-elle très différente en Italie?

Les femmes avaient davantage de droits: l’Italie avait introduit le suffrage féminin en 1945. Il existait déjà un congé de maternité et l’égalité des sexes était inscrite dans la Constitution. Dans la ville où ma mère a grandi, il était plus normal pour les femmes de travailler. Cependant, il y avait aussi de grandes différences, à l’époque, à l’intérieur du pays.

Que dire des violations des droits des femmes qui perdurent dans certaines communautés immigrées, comme l’excision ou les mariages forcés?

Ces cas existent et doivent être condamnés. Mais nous ne devons pas oublier que tous les milieux sont concernés par les violences envers les femmes. Dans ma recherche, j’ai voulu montrer un aspect de l’immigration qui a souvent été mis de côté par les historiens. Les personnes avec une expérience de migration ne sont pas seulement des individus dans le besoin ou des sources de problèmes, elles jouent aussi le rôle de révélateur des manquements d’une société.

Les Italiennes avaient-elles conscience d’être des vecteurs d’émancipation où ont-elles joué ce rôle malgré elles?

C’est l’autre dimension de cette immigration, qui n’est pas qu’une histoire de succès. Les Italiens et les Italiennes qui arrivent dans la période après-guerre sont jeunes et occupent en général des emplois peu rémunérés. La plupart du temps, les deux partenaires doivent travailler, contrairement à la majorité des couples suisses de cette époque. Je suppose que si on avait demandé aux Italiennes, alors, si elles préféraient rester à la maison, beaucoup d’entre elles auraient dit oui, car c’était un signe distinctif des familles aisées.

Vous vous êtes surtout intéressée à l’effet de l’immigration sur la société suisse, notamment sur la construction de crèches dans le pays…

Après la Deuxième Guerre mondiale, la Suisse connaît des années de boom économique et a besoin de main-d’œuvre étrangère pour soutenir sa croissance. Les crèches se multiplient dans les années 1960, d’abord pour répondre aux besoins des travailleurs immigrés. A cette période, à Berne par exemple, la part d’enfants étrangers dans les crèches de la ville se monte à 60-70%.

En quoi cela influence-t-il l’organisation de la famille en Suisse?

Après le choc pétrolier en 1979, beaucoup d’immigrés quittent la Suisse. Les crèches se vident et commencent à ouvrir leurs portes aux familles suisses de la classe moyenne. Avant, pour pouvoir avoir une place dans une structure d’accueil, il fallait d’abord prouver que la famille dépendait du revenu de la mère. Cette nouvelle possibilité va contribuer à normaliser l’idée de faire garder son enfant à l’extérieur.

Quelle vision avait-on des crèches alors?

On les jugeait néfastes pour le développement des enfants. Or, ces croyances reposaient sur des études réalisées dans des orphelinats, extrapolées à tout autre type de structure d’accueil. Jusque dans les années 1980 en Suisse alémanique, on qualifiait les mères qui laissaient garder leurs petits de Rabenmutter (mères corbeaux). Encore récemment, un tout-ménage distribué en Suisse alémanique par un ancien élu UDC Toni Bortoluzzi affirmait que les enfants placés en crèche ont un QI inférieur à ceux qui restent en famille. Ces élucubrations sont devenues minoritaires. On connaît aujourd’hui l’effet bénéfique des structures d’accueil sur les compétences sociales des enfants et leur préparation à l’école.

En revanche, on se méfie du rôle prescripteur de l’Etat dans les affaires familiales…

L’Etat joue aussi un rôle prescripteur lorsqu’il n’assure pas l’accès à l’école continue, ou qu’il établit un droit au congé maternité tout en refusant l’équivalent pour les pères. En l’occurrence, il prescrit aux femmes que c’est leur tâche de s’occuper des enfants.

Pensez-vous que la migration actuelle puisse aussi contribuer à l’émancipation?

En Suisse, il y a davantage de jeunes hommes qui travaillent dans les crèches aujourd’hui. Et il semble que beaucoup d’entre eux ont un lien avec la migration sous une forme ou une autre. Je suppose que c’est parce que ces jeunes hommes aux noms étrangers sont poussés vers des professions féminisées peu rémunérées et peu valorisées. Ce faisant, ils contribuent à rompre la répartition traditionnelle des rôles, même s’il s’agit d’un processus ambivalent.


L'ouvrage de Francesca Falk: Gender Innovation and Migration in Switzerland, Palgrave Studies in Migration History.