A l’aune de la pandémie de Covid-19, le directeur de l’Institut d’oncologie de la Suisse italienne (IOSI) à Bellinzone et ex-conseiller national (socialiste, 1995-2007), Franco Cavalli, appelle à l’abolition du numerus clausus pour les études de médecine et remet en cause le financement des caisses maladie.

Le Temps: Selon vous, la crise actuelle démontre-t-elle que le système de santé suisse est trop dépendant des pays voisins?

Franco Cavalli: Oui, y compris à ceux qui ne voulaient pas le voir et qui, paradoxalement, sont contre la libre circulation. Dans l’Arc lémanique, environ 50% des infirmières et infirmiers viennent de France. Au Tessin, les frontalières sont environ 40-50% (surtout dans le privé). Bâle connaît une situation semblable. Le cas de Zurich est moins grave, mais là aussi, on compte beaucoup sur le personnel étranger. Une grande proportion de nos médecins vient des pays voisins. Au Tessin, sans eux, les hôpitaux fermeraient. Si l’Allemagne, la France et l’Italie décidaient de rappeler leur personnel sanitaire – et ces deux derniers, étant en état d’urgence, pourraient le faire – ici, ce serait la catastrophe. Déjà, au Tessin, on a fait appel aux étudiantes en études infirmières, aux professionnelles retraitées et aux personnes ayant une expérience dans le secteur de la santé pour qu’elles soutiennent les effectifs de santé.

Vous revendiquez l’abolition du numerus clausus en médecine. Lorsqu’il a été introduit il y a une vingtaine d’années, comme conseiller national, vous étiez-vous battu contre ce principe?

Déjà, les calculs sur la base desquels il a été adopté étaient faux. On a estimé le nombre de médecins nécessaires comme si ceux-ci étaient tous des hommes actifs à temps plein. Or, comme le montrait déjà la tendance internationale, 60% des médecins sont aujourd’hui des femmes, travaillant souvent à temps partiel et s’arrêtant en cas de maternité. On voulait économiser de l’argent. Une formation en médecine coûtant entre 750 000 et 1 million de francs, c’est plus économique d’importer des médecins; ça ne coûte rien. Les cantons universitaires, l’UDC et le PLR ont poussé en faveur du numerus clausus, moins de dépenses signifiant des impôts plus bas, ce qui est toujours payant politiquement.

Cette situation s’aggrava-t-elle?

Oui, car le numerus clausus reste le même alors que nos besoins augmentent. Même si 2500 nouveaux médecins sont nécessaires chaque année, la Suisse en forme 1200 à 1300. Aujourd’hui, entre 50 et 100 aspirants médecins tessinois sont écartés, tandis que ceux qui parviennent à étudier, souvent, restent en Romandie ou en Suisse alémanique pour pratiquer.

En temps normal, la dépendance envers les voisins est-elle problématique?

La culture médicale est différente entre nous et les pays voisins. Les médecins italiens, par exemple, sont bien formés en théorie, mais ils sont moins forts en pratique. Leur attitude envers nos infirmières – lesquelles ont un rôle et un savoir-faire plus développés qu’en France ou en Italie – est beaucoup moins démocratique et ils n’ont pas l’habitude, comme nous, de collaborer avec les médecins de famille. Quant aux Etats voisins, en plus de perdre énormément d’argent en formant des professionnels qui ensuite vont travailler ailleurs, ils manquent de personnel sanitaire.

Si on veut une structure sanitaire performante, prête à affronter des défis comme celui-ci, il faut investir dans une caisse unique pour une meilleure coordination

Franco Cavalli

Quelle est la situation en ce qui concerne le personnel infirmier?

D’une part, nous en formons trop peu. Plusieurs études montrent que dans dix à quinze ans, 20 000 à 30 000 infirmières et infirmiers manqueront à l’appel. De plus, on ne les retient pas: après quatorze ans, la moitié d’entre elles quittent le secteur. Car elles ont de mauvaises conditions. Leur travail est très difficile, elles vivent un stress inouï, lequel a beaucoup augmenté ces dix dernières années, à cause du paiement forfaitaire. Avec celui-ci, on «chasse» le patient de l’hôpital plus tôt. Du coup, le rythme des hospitalisations a doublé en une décennie. Les hôpitaux encaissent davantage, mais le stress au travail s’est significativement accru.

Depuis, les dépenses en faveur des médecins et des administrations ont augmenté, alors que celles pour les infirmières ont plafonné, voire diminué. J’espère qu’après cette crise, l’initiative reprise par l’Association suisse des infirmières et infirmiers, «Pour des soins infirmiers forts», demandant un financement pour former plus de personnel soignant et pour améliorer ses conditions de travail, sera soutenue par tous les partis ou qu’au moins un contre-projet solide verra le jour. Cette urgence devrait contribuer à revaloriser la profession.

Souhaitez-vous que cette crise rouvre la discussion sur une caisse maladie unique?

Si on veut une structure sanitaire performante, prête à affronter des défis comme celui-ci – l’OMS répète qu’avec les changements climatiques et la globalisation, ils seront plus fréquents –, il faut investir dans une caisse unique pour une meilleure coordination. Si on ne souhaite pas une santé à deux vitesses, ce système doit être financé par les contribuables selon leurs revenus, comme c’est le cas pour l’éducation. Il faut éviter ce qu’on a fait ces vingt-cinq ans: réduire le rôle de l’Etat, en privatisant toujours davantage. Les Etats-Unis qui possèdent, de loin, le système sanitaire le plus cher, le plus privatisé se retrouvent actuellement dans une situation terrible. Regardez New York. On ne dirait pas la métropole de la première puissance mondiale, mais plutôt un Etat comme le Burundi ou le Rwanda.