Diplomatie

François Garçon: «La France de Macron est diamétralement opposée au modèle suisse»

Spécialiste du modèle Suisse qu’il s’efforce depuis des années d’expliquer aux Français, l’universitaire François Garçon pense que les recettes helvétiques n’intéressent guère le nouveau locataire de l’Elysée. Son analyse à l'heure de la visite de Doris Leuthard à Paris, ce mardi

La France d’Emmanuel Macron peut-elle s’inspirer du modèle helvétique? Pour François Garçon, auteur de La Suisse, pays le plus heureux du monde (Ed. Tallandier) et enseignant à l’université Paris I, la réponse est négative.

Les sujets en discussion entre France et Suisse: Macron, l’espoir de la page blanche

Le Temps: Durant la campagne présidentielle, le candidat Macron a plusieurs fois cité la Suisse. Sur la démocratie directe, sur l’apprentissage, sur la recherche… Des références de bon augure?

François Garçon: Je ne le crois pas du tout. Je prendrai pour premier exemple la pratique suisse de la démocratie directe. Celle-ci ne colle absolument pas à l’itinéraire du président Français, à son profil d’excellence, à l’entourage d’énarques qui constitue le cœur de son pouvoir. Lorsque Emmanuel Macron parle de démocratie directe, il n’entend pas donner la parole au peuple. Concertation, oui. Transfert de pouvoir, certainement pas. Durant la campagne, ce thème a d’ailleurs surtout été porté par Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Le credo de Macron est celui d’un pur monarque républicain, partisan d’un Etat stratège au service d’une puissance publique contrôlée par une petite élite issue de deux ou trois grandes écoles. Il ne peut pas croire, ni comprendre, ce que signifie le peuple souverain dans sa version suisse.

– L’apprentissage, alors. Le système dual suisse intéresse, on le sait, l’éducation nationale française…

– Qui est aujourd’hui, en France, mandaté par le gouvernement pour réfléchir à l’apprentissage? L’ancien patron du groupe Suez Gérard Mestrallet, dont le parcours est à des années-lumière du système dual helvétique. Emmanuel Macron est peut-être sincère lorsqu’il évoque l’importance de l’apprentissage, mais il n’est, je pense, pas du tout disposé à en tirer toutes les conséquences. L’apprentissage à la française, c’est l’alternance en entreprise deux ans après le baccalauréat! Ce n’est pas la fréquentation de l’entreprise dès l’adolescence. Je ne vois pas comment l’énarque Macron, pur produit de la méritocratie scolaire française, bardé de concours, peut vouloir vraiment importer l’apprentissage à la Suisse.

– On continue: innovation, recherche, partenariat scientifique avec la Suisse?

– La difficulté de la France est qu’à tous les étages, beaucoup de responsables français continuent de penser que leur système est le meilleur. En ce qui concerne la recherche et l’innovation, sur quoi reposent les succès Suisses ou Américains? Sur l’évaluation permanente. Les chercheurs couronnés de succès sont choyés. Leurs rémunérations augmentent. Ils obtiennent des bourses. En France, le système universitaire ne connaît pas l’évaluation. En Suisse, l’évaluation et la performance sont des totems en matière de recherche. En France, ces mots restent tabous.

– Pas de place donc, pour un partenariat privilégié avec la Suisse?

– Pourquoi Emmanuel Macron ferait-il un cadeau à la Suisse? Les finances publiques de la France sont exsangues. Le pays a besoin d’argent et la Confédération est un partenaire capable de payer. N’oubliez pas qu’à l’Elysée, durant le quinquennat de François Hollande, Emmanuel Macron a supervisé de près les questions fiscales. Les banques suisses, il connaît. Je pense au contraire qu’il va se comporter comme un interlocuteur très intransigeant. N’oubliez pas non plus son engagement européen. Emmanuel Macron ne veut surtout pas donner du grain à moudre au Brexit britannique, en offrant des concessions à un pays tiers comme la Suisse.

– La France de Macron, écueil pour la Confédération?

– Il faut distinguer ce que ce nouveau président peut apporter à la France, et ce qu’il peut offrir à la Suisse. Ce sont deux choses très différentes. Peut-être que sa façon de présider sera très bonne pour son pays. Mais la France de Macron est diamétralement opposée au modèle helvétique. La pratique du pouvoir du nouveau Chef de l’Etat Français est aux antipodes des habitudes suisses. Son gouvernement fonctionne par ordonnances. Il se voit – et se comporte – comme le président d’une grande puissance. Pour lui, un seul voisin pèse sur la frontière est de la France: l’Allemagne.

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