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François Marthaler, le taxidermiste en idéologie «attend les provocations de la vie»

L’écologiste vient de quitter le Conseil d’Etat vaudois après deux mandats. Il a des projets «fous», avec des gens aussi enthousiastes que lui

C’est comme dans un vieux western: à la fin, le héros sort de l’écran. D’autres aventures l’attendent. François Marthaler enfourche son vieux Cilo, puis disparaît au loin. Le vacarme de l’avenue du Chablais à Prilly, dans l’Ouest lausannois, l’avale sous le pont de la nouvelle halte CFF de Prilly-Malley. L’ancien conseiller d’Etat des Verts part «sur un nuage». L’homme de 52 ans vient de quitter l’exécutif vaudois après huit ans et demi, un rien felliniens, passés à la tête du Département des infrastructures: royaume des transports, des immeubles, du patrimoine ainsi que du système d’information de l’Etat.

Sa carrière politique bouclée, en vacances depuis fin juin, François Marthaler pédale maintenant vers «les provocations de la vie». Les «hasards heureux», les rencontres improbables devenues compagnonnages fidèles ont rythmé son existence. Sa femme Flavie ou Laurent Zahn, son alter ego à La Bonne Combine, célébrissime atelier de réparation fondé en 1980, sont de celles-là.

Le taxidermiste, empailleur, en idéologie – c’est la profession indiquée pour rire il y a trente ans dans l’annuaire téléphonique – entend donc se projeter avec des gens aussi enthousiastes que lui dans des entreprises durables, innovantes, «folles». Adepte du «faire», il compte profiter encore des opportunités d’entreprendre garanties par le système libéral. Il n’est pas question de paresser en retraité oisif. Son père, physicien octogénaire, incarne l’exemple à suivre de vitalité gourmande.

Deux heures plus tôt, François Marthaler avait déboulé à vélo sur la terrasse du Café des Bouchers. C’est dans cet établissement mythique que nous l’avons invité, curieux d’en savoir davantage sur son avenir. Le restaurant, vis-à-vis des abattoirs désaffectés de la Ville de Lausanne, accueille une foule cosmopolite fluctuant au fil de la journée. A l’aube, le comptoir sert de refuge aux noctambules assoiffés. A midi, la cuisine restaure les employés du quartier. Au crépuscule, la pergola héberge les forçats de l’apéro.

Les lieux virent fatalement au symbole. Ici se croisent la biographie et les visions de l’écologiste. Etudiant, François Marthaler a vécu dans un bâtiment accolé au café. Edile, il a accompagné l’essor de la plaine de Malley. La friche industrielle annonce le destin urbain de tout l’Ouest lausannois. Enfin il y a la gare, au cœur du nouvel eldorado du canton. L’ancien magistrat vante l’architecture de «sa» halte. Il l’a fortement voulue, «parce qu’elle s’imposait, évidente».

Et elle est là, à deux pas de chez lui. Quelqu’un a pu s’en offusquer. Il n’en a cure. L’ouvrage a été bâti en sept ans, un record. Et il a coûté 15 millions, moins cher que les 80 prévus. «C’est un origami», s’exclame François Marthaler. Le profil léger de la feuille métallique qui enveloppe les quais rappelle bel et bien l’art japonais du pliage. La station a été inaugurée le 29 juin, dernier paragraphe jubilatoire sur son CV de ministre.

La terrasse choisie se déploie entre la route et un parking provisoire. Les tables flottent dans le dioxyde de carbone. Nous nous attablons au milieu des cols blancs et bleus qui dévorent les plats du jour. Lui savoure une salade de chèvre chaud. François Marthaler quitte le job «sans verser de larmes». Il revendique un certain détachement à l’égard du pouvoir. «Je ne suis pas né dedans.» Dès son élection, en 2003, il avait programmé deux législatures. A-t-il cependant douté le moment venu? «Oui.» On a essayé de le retenir. Il a hésité. Finalement, l’écologiste a tranché.

La chemise tahitienne et le jean – «assez de costard-cravate!» – marquent la rupture avec les raideurs de la fonction. «La coupure, note François Marthaler, a été abrupte après le marathon de séances, communiqués et conférences de presse» qui a précédé le générique de fin. Pierre-Yves Maillard, président du Collège depuis le 1er juillet, s’est amusé de l’hyperactivité de son ex-collègue dans le discours prononcé lors de l’assermentation du nouveau gouvernement.

«Les trois derniers jours», avec adieux, discours, hommages «ont racheté l’amertume, l’aigreur accumulées en huit ans», avoue-t-il soudain. Plus sombre, il se confesse presque: les attaques, les accusations l’ont blessé. Joue-t-il à la victime, comme beaucoup le lui ont reproché? «Je ne suis pas le Calimero qu’on a dépeint, s’insurge-t-il. L’image d’un magistrat passif, noyé dans les détails, irrésolu occulte la réalité.»

François Marthaler revendique son bilan, «plutôt bon. J’avais des projets, j’en ai réalisé la plus grande partie.» Intarissable, devant un verre de rouge, il raconte ses exploits. A côté des résultats les plus spectaculaires – la halte de Prilly-Malley ou les milliards promis au réseau ferroviaire de l’Arc lémanique – il signale d’autres «réussites que les médias ont négligées». Il cite le cadastre géologique. Pionnier en Suisse, l’outil cartographie le sous-sol du canton. Il a été conçu après l’effondrement d’une galerie destinée au métro lausannois (M2), alors en construction.

Sa méthode se fonde sur la rigueur budgétaire, explique-t-il. «Je n’ai jamais cherché l’affrontement direct.» Ni avec les CFF, ni avec Pascal Broulis. Même si le grand argentier vaudois, champion de la négociation perpétuellement recommencée, a pu parfois freiner les plans de l’écologiste. François Marthaler s’est armé de patience. Il a parfait ses arguments. Jusqu’à ce que le temps lui donne raison. «J’ai tout obtenu, ose-t-il. Avec mon équipe, on a soulevé des montagnes.» Encore que quelques dossiers restent controversés, à l’image du projet de nouveau parlement cantonal menacé par un référendum.

La terrasse se vide. Les souvenirs se mêlent au présent. Dans l’immédiat, l’ex-conseiller d’Etat se déconnecte. Littéralement. Il retrouve son autonomie informatique. Il récupère, non sans sueurs froides, fichiers et listes d’adresses. Un expresso à la main, il exhibe son iPhone à peine acquis. Plus tard, en automne, il décidera du reste. Son job de ministre lui a permis de mettre de l’argent de côté: il pourra l’investir.

Avant le grand choix, il explore des pistes, sonde ses envies. Il envisage un retour aux études. «Il y a quelque chose qui coince dans la théorie économique.» Il évoque la coopération au développement et «rêve» de technologies appropriées, celles qui répondent aux besoins des usagers et non pas de l’appareil productif. Il mentionne les logiciels libres «qui pourraient faire économiser 1 milliard par an aux collectivités publiques suisses». François Marthaler est un puits à idées, un entrepreneur. Le blog qu’il a alimenté durant ses mandats et qui tourne toujours le démontre.

Mais, l’essentiel, souligne celui qui a été tour à tour objecteur de conscience, alternatif, aspirant GO au Club Med, patron d’un magasin de vélos à Paris, «c’est de travailler avec des gens heureux de se lever le matin pour réaliser quelque chose». Car «l’homme est au centre de tout». Il dément ceux qui le disaient «technocrate, solitaire». Il apprécie les mécaniques bien faites, les objets aboutis, les raisonnements élégants. Seulement, il faut qu’ils répondent aux attentes des individus. Il faut, surtout, qu’ils génèrent des relations par-dessus l’utilité ou le profit qui s’en dégage.

Sur le départ, l’addition réglée, François Marthaler suggère la morale de l’histoire apprise à La Bonne Combine: un téléviseur en panne vaut davantage pour les bavardages qu’il suscite entre le client et le technicien que pour le gain qu’il rapporte. C’est dit. Dans la lumière blanche de l’après-midi, il enfourche son vieux Cilo et disparaît à l’horizon de sa prochaine vie.

Une profession indiquée pour rire il y a trente ans dans l’annuaire téléphonique

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