«François Mitterrand avait l’amitié franco-suisse au cœur»

Roland Dumas aime se souvenir. A 92 ans, le célèbre avocat français, intime de François Mitterrand – qui en fit son ministre des Affaires étrangères (1983-1986, puis 1988-1993) –, ne boude pas son plaisir de raconter le passé avec moult détails et anecdotes. Familier de la Confédération depuis la Seconde Guerre mondiale et son passage dans la Résistance (son père, dénoncé, fut exécuté par les Allemands en mars 1944), il accompagna François Mitterrand lors de sa visite d’Etat en Suisse, à la mi-avril 1983. Récit et plaidoyer pour la «réhabilitation durable» de l’amitié franco-helvétique.

Le Temps: Nous sommes en 1983. Depuis deux ans, François Mitterrand est à l’Elysée. Il se rend en Suisse, dites-vous, avec la volonté de «réparer l’erreur de ses prédécesseurs…»

Roland Dumas: Mitterrand avait été très désarçonné d’apprendre qu’avant lui, le dernier président français à s’être rendu en Suisse pour une visite d’Etat était… Armand Fallières, en 1910! Il y voyait une injustice flagrante, envers un pays ami de la France sur lequel notre génération avait pu compter durant la guerre, lorsque le fait de passer la frontière pouvait vous éviter la mort! Ses paroles, sa volonté de réhabiliter l’amitié franco-suisse me faisaient penser à mes échanges avec Pierre Mendès France. Celui-ci se souvenait bien sûr de Genève, où il avait négocié en 1954 la décolonisation de l’Indochine, que j’ai couverte pour ma part comme tout jeune journaliste. Mais Mendès gardait surtout un souvenir ému, reconnaissant, de son exfiltration en Suisse durant la guerre, pour fuir le régime de Vichy et se rendre en Angleterre, où il intégra les forces aériennes de la France libre. Ces deux grands hommes d’Etat avaient l’amitié franco-helvétique au cœur. Ils estimaient tous deux que le caractère suisse, avec ce mélange d’humilité, et d’efficacité, devait être ménagé.

– Depuis lors, la relation franco-suisse peine à retrouver une pareille proximité…

– Evidemment, ceux qui n’ont pas connu la guerre ont oublié ce que la Suisse neutre, au milieu d’une Europe dévastée, signifiait pour nous, Français. Il faut admettre que le «quant-à-soi» des Suisses est aussi en partie responsable de l’indifférence qui s’est peu à peu installée entre nos deux pays avec, en arrière-plan, la méfiance engendrée par l’évasion fiscale. J’ai pour ma part, comme avocat, conseillé longtemps la Banque Romande à Genève. J’ai vu comment les intérêts financiers ont peu à peu pris le pas sur la politique. Jusqu’à la confrontation. Une seule remarque: on ne peut pas condamner les Suisses sans rappeler la responsabilité des riches Français, dont la propension à cacher leurs avoirs au fisc a été le carburant de ces fraudes à grande échelle.

– Trente-deux ans après François Mitterrand, François Hollande rend visite à une Suisse toujours neutre, et non membre de l’Union européenne (UE). Une exception toujours viable selon vous?

– Du point de vue de l’UE, l’exception helvétique est une anomalie. Je me souviens, au Quai d’Orsay, avoir longuement interrogé mes collaborateurs sur le sujet au début des années 90, après le rejet de l’Espace économique européen par les Suisses, et alors que l’Autriche s’apprêtait à rejoindre la Communauté [intégrée au 1er janvier 1995, ndlr]. Je garde aussi en mémoire les longues discussions avec mon homologue suisse, René Felber, très pro-européen. Avec le recul toutefois, je crois que cette exception suisse est utile à l’Europe. Elle permet à l’UE de mieux respirer. Elle démontre que les Européens savent, et peuvent s’accommoder des différences. Elle démontre que l’UE n’est pas uniforme.

– Vous avez, il est vrai, longtemps été eurosceptique. Vous racontez dans votre dernier livre, «Politiquement incorrect» (Ed. du Cherche Midi), comment François Mitterrand vous persuade d’œuvrer pour l’Europe…

– Je ne plaide pas pour l’approche souverainiste suisse. Mais je ne crois pas que l’uniformité soit la solution. Plus l’on oblige les peuples à se ressembler, à suivre les mêmes règles, plus les risques de tensions augmentent.

– Et la neutralité suisse, vous la défendez aussi?

– L’espace diplomatique, pour les pays neutres, se réduit de plus en plus. L’étau se resserre. C’est une réalité. Il faut de plus en plus être dans un camp, comme l’a prouvé – à tort à mon avis – le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, en 2009. Cela dit, la Suisse a raison de se tenir à l’écart. Genève et Lausanne, hauts lieux de négociation, ne rempliraient pas un tel rôle international sans la neutralité helvétique.

– Un conseil pour François Hollande?

– François Mitterrand aimait dire que la Suisse est l’un des pays les plus proches de la France, et que les Suisses sont des gens sérieux. Ils vous donnent leur confiance. Mais il ne faut pas les trahir. Cela me paraît toujours vrai en avril 2015.