En ce début de semaine, la plupart des quotidiens alémaniques ont consacré un de leurs articles à la Fête des Vignerons de Vevey. Si la SonntagsZeitung de dimanche dernier se contentait d'annoncer l'événement dans son Festkalender, la Neue Zürcher Zeitung lui offrait une page entière ce mardi, tandis que le Tages Anzeiger en parlait le même jour pour rappeler, il est vrai, qu'un travailleur de la vigne n'a pas les moyens de se payer le ticket lui ouvrant les portes du spectacle… Pourtant, malgré les échos que peut en donner la presse – et tout contrastés qu'ils soient –, à aller glaner des impressions sur la Fête en territoire alémanique, on n'en récolte qu'une vendange des plus maigres. «La Fête des Vignerons? Je n'en ai jamais entendu parler», lâche Reinhard Palm, directeur du Schauspielhaus Zurich.

La réponse n'est pas plus encourageante – même si elle est plus ludique – lorsqu'on pose la question à Iso Camartin, essayiste romanche et pourtant fin linguiste intéressé aux diverses expressions culturelles de la Suisse. «Je ne sais rien de la Fête des Vignerons, pose-t-il en préambule. Mais, en tant que lointain petit parent du dieu Dionysos, je salue toutes les fêtes célébrant le raisin, le vin, le plaisir et l'ivresse. Et j'allume un cierge en leur honneur dans chaque église puritano-protestante de notre patrie helvétique.» Rein Wolfs, directeur du Migros Museum, sait qu'il «se passe quelque chose à Vevey», mais il affirme qu'il n'en est jamais question dans les discussions. Et que l'Expo.01 – géographiquement proche – porte certainement ombrage à la Fête. L'écrivain Adolf Muschg est lui plus rassurant: il connaît le «mythe» de Vevey. Mais comme il ne s'y est jamais rendu, il ignore ce qu'il signifie pour les Romands. «Il paraît que c'est une affaire d'identité pour les Vaudois, se hasarde-t-il à dire. Pour ma part, je n'aime ni les manifestations ethniques ni les grands rassemblements populaires. Ni la Fête des Vignerons ni l'Expo.01 ne m'intéressent.»

Soit. N'y a-t-il vraiment pas une seconde petite bougie brûlant pour les Vignerons de Vevey de ce côté-ci de la Sarine? Si: celle du romancier et dramaturge Thomas Hürlimann. Il nous semblait bien que ce fils de conseiller fédéral préoccupé de l'histoire suisse devait avoir une petite idée sur le sujet. Si son idée est d'ailleurs petite – il ne connaît ni les origines ni les fondements de la Fête –, il en a quand même entendu parler depuis l'école et, même, il a l'intention de se rendre à l'édition 1999. Cependant, ses motivations sont artistico-personnelles: «L'année prochaine, je vais monter avec le metteur en scène Volker Hesse un grand spectacle baroque en plein air près d'Einsiedeln. De tradition, tous les dix ans, on y joue Le Grand Théâtre du monde de Calderon. Je vais actualiser la pièce pour réaliser quelque chose de neuf, de radical. Avec Volker Hesse, nous allons à Vevey pour voir comment se déroule un grand spectacle en plein air. Sur place, j'espère bien en apprendre plus.» Mais cet homme de théâtre qui a en main le prospectus de la manifestation depuis l'hiver dernier ignore totalement qui est François Rochaix. De même Markus Luchsinger, pourtant directeur du Theater Spektakel – festival zurichois de théâtre – et arpenteur attentif des scènes romandes. Le nom de Rochaix ne lui dit rien, alors qu'il connaît celui de Charles Apothéloz – metteur en scène de la Fête de 1977. Le seul qui l'identifie est Adolf Muschg: «Il est l'organisateur de la Fête, n'est-ce pas?» Eh! oui. Ou à peu près…

Un travail de persuasion

Hors du milieu culturel, y a-t-il tout de même des Alémaniques qui se rendront à Vevey? Les chiffres sont éloquents: si, en octobre dernier, plus de 171 000 billets ont été écoulés en Suisse romande, seuls 14 000 ont été vendus en Suisse allemande. Et sans que l'on puisse dire s'ils l'ont été à des Alémaniques ou à des Welches installés outre-Sarine… Cela ne décourage toujours pas les journalistes installés à Lausanne à poursuivre leur travail de correspondant. «Je vais encore écrire des articles pour expliquer la signification de la Fête, pour décrire l'ambiance, confirme Christina Leutwyler, du Tages Anzeiger. Mais, pour convaincre un de nos journalistes culturels de venir faire une critique du spectacle, j'ai dû insister, j'ai encore dû rappeler qu'il ne s'agit pas d'une simple fête des vendanges.» Roger Friedrich, correspondant de la Neue Zürcher Zeitung qui a signé son premier article sur la question il y a trois ans, est lui aussi enthousiaste. «Je suis très impressionné par cet événement, il est extraordinaire que 5000 personnes d'une même région travaillent ensemble, s'exclame-t-il. Mais j'ai constaté que, dans le milieu intellectuel alémanique, on pense que la Fête des Vignerons est une manifestation purement folklorique. Alors qu'elle est une création culturelle unique en Suisse.» Que la Neue Zürcher Zeitung prend au sérieux, puisqu'elle enverra elle aussi un critique musical juger des qualités artistiques du spectacle veveysan.