Un jour de printemps 2019, elle a tourné une dernière fois la clé dans la serrure de son cabinet médical. A enlevé son nom sur la boîte aux lettres. Est partie avec son stéthoscope dans sa valise de garde, son otoscope, son carnet d’ordonnance. Une vie de médecin s’achevait. Trente-cinq années de consultation.

Dans sa salle d’attente, des tonnes de souvenirs. Cette patiente qui, la veille d’entrer dans un EMS, lui a offert une sculpture en pierre grise marbrée. Un buste de femme qu’elle a taillé pendant des jours et des jours. «Docteur, je vous donne ma tête», a dit la vieille femme de manière solennelle.

«Jeune Afrique» plutôt que «Gala»

Le cabinet de Françoise Thomé à la Cité nouvelle d’Onex était comme un petit hôpital de campagne. Outre les patientes et patients dûment assurés qu’elle soignait, affluait un public à la marge, sans-abri, requérants d’asile, femmes isolées, domestiques sud-américaines et philippines non déclarées, familles précarisées… Soins gratuits et écoute attentive.

Dans la salle d’attente, on pouvait lire Jeune Afrique et Le Courrier, au grand regret de certaines qui préféraient feuilleter Voici ou Gala, comme chez la coiffeuse. Les enfants les plus petits pouvaient se cacher dans un grand panier en feuilles de palmier tressées, rapporté de Namibie. Sur un mur, une affiche de L’Arbre de la vie de Niki de Saint Phalle. «En fait, je faisais à peu près tout, je préparais à manger pour quelques-uns, je coupais les ongles à d’autres, je remplissais des documents administratifs, bataillais pour éviter des renvois», énumère-t-elle.

Un an après sa mise à la retraite, tandis que le covid confinait la planète, Françoise Thomé aimait à marcher longtemps au crépuscule dans la ville et ses faubourgs. Avec acuité, elle se remémorait des visages, des histoires, des lieux. Une vie de médecin généraliste qui défilait. «J’ai secoué ma tête dans un grand sac, j’ai pris des fragments de vie de plusieurs patientes et j’ai écrit une longue histoire, de maux en mots, par petites touches, comme une peinture», dit-elle.

Patient’Elles vient de paraître, récits de femmes ordinaires et extraordinaires. Elles ont raconté leur vie dans la Cité nouvelle, les grandes paellas à la kermesse annuelle, les tricots faits par les dames de la paroisse, les terrains vagues avec les mûriers, les heures infernales dans les usines de mécanique de précision, les ménages chez les nantis, les gamins jouant au bas des rampes d’immeubles avec la clé autour de leur cou, la violence grandissante, les jeunes morts d’overdose ou du sida, le béton recouvrant peu à peu les fleurs et les légumes.

Françoise Thomé est née elle-même «sans cuillère en or». Les Grottes dans les années 1950. Quartier le plus pauvre de Genève. Mère couturière, père employé de commerce. Deux sœurs. Le père était un amoureux de la nature. «A 20 ans, ses parents lui ont trouvé un apprentissage dans une banque, en fait il filait sur le Salève faire le bûcheron», raconte-t-elle. Les week-ends et l’été, la famille ralliait Samoëns (Haute-Savoie), en 2CV décapotable. Le père y avait dégotté une cabane dans la forêt, sans électricité ni eau. Un jardin, des fruits, des légumes, la pêche, la cueillette des champignons. De retour en ville, une partie était stockée au congélateur communal.

A l’école primaire, la petite Françoise, très matheuse, reçoit le Premier Prix en calcul mental. Récompense, un livre titré Linda la sauvageonne. «J’ai adoré, ça se passait en Terre de Feu, du coup je voulais devenir professeure de français en Patagonie.» Au collège, elle demeure bonne élève. Une journée consacrée à l’orientation est agendée. Elle s’y rend, cible le stand Faculté des lettres. Mais l’orienteur est grincheux et académique. Elle lit: Faculté de médecine. Son interlocuteur est un passionné, parti en mission pour le CICR. Françoise pense: «Je serai médecin en Patagonie!»

Une mère à Kigali

Ainsi naît une carrière. Les parents sont fiers: Françoise est la première de la lignée à entamer des études universitaires. Papa décide de financer son cursus. Elle gagne un peu d’argent de poche en donnant sur une table de la cafétéria des cours de soutien en maths aux étudiants en difficulté. L’ouverture de cette permanence n’était pas très légale, mais elle passe outre. Elle fait ensuite de la médecine interne à Monthey «pour apprendre le métier, être vraiment au chevet du malade». Suit une mission humanitaire en Namibie en 1989, avec les Bérets bleus. Elle découvre l’apartheid, les hôpitaux pour Blancs, les dispensaires pour Noirs, ces médecins blancs qui comptaient les marques de coups de fouet dans le dos des Noirs pour savoir si la sentence avait été infligée.

Le retour à Genève, les années de pratique à l’Hôpital cantonal et les consultations en ambulatoire à La Coulou, le lieu de vie communautaire pour les sans-abri. En 1994, elle ouvre son cabinet à Onex. Reçoit ces patientes inoubliables dont elle a compilé des instants de vie. Comme Rose, une Rwandaise réfugiée en Suisse. Longtemps après le génocide, elle retourne là-bas et, après des jours de fouille, retrouve au bord d’un marécage une pochette en tissu accrochée à des ossements. Elle contenait une pièce d’identité, celle de sa fille Pauline. Elle put déposer les os parmi les 250 000 dépouilles qui reposent à Kigali.

Profil

1958 Naissance à Genève.

1977 Etudes de médecine.

1989 Mission humanitaire en Namibie.

1994 Ouvre son cabinet médical.

2022 Publie «Patient’Elles» aux Editions Favre.

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