Genève

Frank-Thomas: petits arrangements entre ennemis

Le foyer d’hébergement a finalement obtenu un sursis de trois ans et demi, après six mois d’atermoiements. Les petites querelles entre Ville et canton en sont probablement la cause

Il aura fallu six mois d’atermoiements pour qu’on apprenne mi-juillet que le foyer d’hébergement Frank-Thomas échappera à la ruine pour trois ans et demi. Ses 135 locataires peuvent souffler et remercier les défenseurs des migrants qui se sont enthousiasmés pour leur cause. Mais pas seulement. C’est plus vraisemblablement à un formidable cafouillage entre le canton et la Ville de Genève qu’ils doivent cet heureux épilogue.

Au début de l’année, l’Hospice général annonce devoir fermer le foyer, voué à la démolition dans le cadre de la construction de la Nouvelle Comédie et des travaux du CEVA, la future liaison ferroviaire reliant Cornavin à Anemasse. Stupeur et colère: s’ils disposent de chambres individuelles à Frank-Thomas, celles d’autres centres sont collectives. Surfant sur ce courroux, entre alors en scène le collectif Perce-Frontières, une émanation de No Bunkers, qui s’était déjà illustré l’été dernier. Fin mai, coup de théâtre: le conseiller d’Etat Mauro Poggia sursoit au déménagement après une rencontre avec le collectif. Lequel l’a assuré que la direction du CEVA serait moins inflexible qu’il n’y paraissait de prime abord.

Trois semaines plus tard, rétropédalage. Le ministre a levé le doute, la parcelle doit bel et bien être mise à disposition du CEVA avant la fin de l’année. Nouvelle mobilisation des défenseurs de migrants, qui manifestent devant le Parlement et battent le rappel des troupes. Celles-ci répondent présent, l’Asloca d’abord, qui vole au secours de vingt réfugiés, arguant qu’ils sont soumis au droit du bail, puis les socialistes et les Verts. Rien n’y fait, l’Hospice général se retire et certains réfugiés optent pour le squat. Mais la valse-hésitation joue le 15 juillet son dernier mouvement. Un accord surprise entre la Ville, le canton et la direction du CEVA sauve Frank-Thomas: il survivra jusqu’à décembre 2019, moyennant une remise en état.

Les socialistes brandissent un plan B

Comment expliquer un tel cafouillage? Le conseiller d’Etat MCG Mauro Poggia s’appuie sur trois lettres pour fonder sa décision première. Une lettre de la Ville de Genève destinée à l’Office des bâtiments datée de janvier, qui invoque une «libération impérative et incontournable», sous réserve que le CEVA trouve une solution alternative. Une autre des CFF, qui dit de même. Enfin une troisième du mois de mars, de la direction du CEVA à l’Office des bâtiments, «qui ne laisse plus aucune porte de sortie et demande la libération pour fin 2016». Quand soudain le parti socialiste brandit par courrier un plan B, évoquant la possibilité d’une route de contournement.

C’est alors qu’entre en scène un acteur improbable, le Centre social protestant (CSP), manifestement chargé de jouer les intermédiaires entre la Ville et le ministre cantonal. Tout ce petit monde s’assied autour de la table, le conseiller administratif Rémy Pagani présente l’alternative et le représentant cantonal accepte de délier les cordons de la bourse – 500 000 francs pour la rénovation, plus 100 000 francs pour la transformation de la route d’accès au chantier – pour autant que Frank-Thomas puisse rester opérationnel longtemps.

«Précipiter le blessé à l’eau pour lui jeter une bouée»

«Je peine à comprendre pourquoi la Ville, si elle entrevoyait une solution, n’est pas intervenue plus tôt, alors qu’elle était la première à dire que Frank-Thomas devait déménager, note Mauro Poggia. C’est un peu comme si elle avait précipité le blessé à l’eau pour ensuite lui jeter une bouée. Mais dans le cas particulier, ne retenons que le happy end!» Rémy Pagani rejette tout calcul politique: «J’ai toujours dit que pour maintenir Frank-Thomas, l’Etat devait s’engager à payer pour le redéploiement des entreprises et du chantier. Je n’ai jamais caché que le CEVA disait pouvoir modifier le chantier, moyennant finances. Or l’Hospice général m’a toujours assuré qu’il ne comptait pas investir dans un bâtiment aussi vétuste.» Quand on lui demande pourquoi il a eu besoin de l’entremise du CSP pour rencontrer le ministre, il n’oppose qu’un silence embarrassé.

Au final, les réfugiés auront fait les frais de ces querelles entre la Ville et le canton. Mauro Poggia en tire une leçon: «A l’avenir on vérifiera toutes les pistes, même celles que d’autres auront qualifiées d’impraticables».

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