C’est un grand homme d’Etat qui nous a quittés le 17 janvier. Le secrétaire d’Etat Franz Blankart a marqué son époque avec sa distinction, sa profondeur de pensée, son sens aigu du service public, son esprit brillant, sa vaste culture, sa maîtrise des dossiers les plus complexes, ses éminentes qualités de négociateur sur la scène internationale. Toute sa carrière a été consacrée à la défense des intérêts du pays. J’ai eu la chance de le rencontrer à la fin de mes études. La description qu’il me fit de son travail et les réponses qu’il apporta à mes questions contribuèrent à me motiver à présenter le concours diplomatique. Par la suite, comme pour nombre de diplomates, il a été un exemple incarnant l’excellence et l’humanisme.

Docteur en philosophie

Franz Blankart a fait ses études aux universités de Bâle, de la Sorbonne, d’Exeter et de Berne, couronnées par un doctorat en philosophie. Il est entré dans le service diplomatique suisse en 1965. Il commença comme attaché d’ambassade à La Haye puis, de 1967 à 1970, il a été secrétaire diplomatique des conseillers fédéraux Willy Spühler et Pierre Graber. De 1970 à 1973, il a été premier secrétaire à la Mission suisse auprès de la CE à Bruxelles, où il participa à la négociation de l’accord de libre-échange entre la Suisse et la Communauté européenne (CE) sous la conduite du secrétaire d’Etat Paul Jolles. Ensuite, de 1973 à 1980, il dirigea le Bureau de l’intégration, chargé des négociations entre la Suisse et la CE.

En 1980, il est nommé ambassadeur et chef de la délégation suisse auprès de l’AELE et du GATT à Genève. Témoignage de l’intérêt qu’il portait à la formation des futures générations de diplomates, il enseigna de 1974 à 2002 à l’Institut universitaire des hautes études internationales (IUHEI). Il invitait chaque année la nouvelle volée de stagiaires diplomatiques suisses, qui suivaient son cours dans le cadre d’une formation post-grade d’un semestre aux HEI, pour les introduire aux finesses de la vie diplomatique et leur donner de précieux conseils sur la manière de se comporter dans ce monde particulier.

En 1984, le Conseil fédéral le nomme délégué aux accords commerciaux puis, en 1986, secrétaire d’Etat et directeur de l’Office fédéral des affaires économiques extérieures, qu’il dirigea jusqu’à son départ à la retraite en 1998. Parmi les 32 négociations qu’il mena à bien, relevons en particulier la longue négociation de l’accord sur les assurances avec la CE, la conduite de la délégation suisse aux négociations de l’Uruguay Round au GATT et son rôle de négociateur en chef pour la négociation de l’Espace économique européen (EEE).

Ce grand projet, lancé par Jacques Delors, devait offrir une alternative à l’adhésion et remodeler l’architecture européenne en donnant aux sept pays de l’AELE un plein accès au marché des 12 pays de la CE. J’étais alors un jeune diplomate en poste à la Mission suisse à Bruxelles et j’ai eu le privilège d’accompagner Franz Blankart dans de nombreuses séances de négociations intra-AELE et AELE-CE. Ce fut un vrai marathon, avec des réunions qui se prolongeaient jusqu’à l’aube, où il gardait toute sa lucidité lorsque d’autres luttaient péniblement contre le sommeil.

«Une équipe de choc»

Nous avions une équipe de choc, avec Franz Blankart, les conseillers fédéraux Delamuraz et Felber, et notamment les ambassadeurs de Tscharner, Kellenberger et Krafft. La question de l’avenir des relations entre la Suisse et la CE était au cœur des réflexions. Franz Blankart avait déclaré dans une réunion que «la Suisse devait être apte à adhérer à la CE pour ne pas devoir y adhérer», et préserver ainsi sa marge de manœuvre. Cette phrase lapidaire mettait en perspective l’importance de l’accès au marché de la CE pour l’économie suisse et la problématique du cadre institutionnel de ces relations.

Malgré la volte-face de plusieurs pays de l’AELE qui décidèrent en cours de négociation d’adhérer à la CE, ce qui affaiblissait considérablement la position de l’AELE dans la phase finale des négociations, la Suisse s’est battue jusqu’au bout pour parvenir à un accord aussi favorable que possible. Mais cela ne suffit pas à éviter l’échec du référendum du 6 décembre 1992 devant ratifier l’accord sur l’EEE. Cela fut une grande déception pour Franz Blankart. Les spéculations ne manquèrent pas sur les facteurs ayant contribué à cet échec…

… en particulier sur les raisons et l’impact de la demande d’adhésion de la Suisse, déposée en mai 1992, qu’il considérait comme prématurée

Mais Franz Blankart n’était pas seulement passionné par son travail. Il avait aussi de grands intérêts dans le domaine de la culture, en particulier le ballet. Il présida notamment le prestigieux Prix de Lausanne, concours international pour jeunes danseurs. Attaché aux traditions, il n’oubliait pas non plus qu’il avait été président central de la Société d’étudiants de Zofingue dans sa jeunesse. Il était aussi un intellectuel, qui a donné de nombreuses conférences sur des sujets très variés, toujours prêt à partager le fruit de ses expériences.

Le sens du devoir

Son sens du devoir, l’importance qu’il accordait au respect des valeurs, son engagement exemplaire, ses qualités humaines et professionnelles, et ses compétences exceptionnelles sont une référence pour des générations de diplomates. Franz Blankart laisse un grand vide. Nos pensées chaleureuses vont spécialement à son épouse et à sa famille.


* Ancien secrétaire d’Etat et négociateur en chef de la Suisse auprès de l’Union européenne.