La station de Riederalp, dans le Haut-Valais, est l’un de leurs rares points communs. L’UDC Franz Ruppen y a passé, durant son enfance, toutes ses vacances dans le chalet familial. Le socialiste Mathias Reynard, enseignant au cycle d’orientation, s’y rend souvent avec ses classes en camps de ski. S’ils sont d’accord sur la beauté de ce domaine skiable, leurs idées sont diamétralement opposées sur la quasi-totalité des autres sujets. A droite, le libéral-conservateur. A gauche, le progressiste. Interview croisée de deux candidats au Conseil d’Etat valaisan.

«Le Temps»: Si la crise sanitaire efface quelque peu tout le reste, elle n’a accaparé le gouvernement actuel que durant la dernière année. La législature qui se termine a également été marquée par l’affaire Rossier, la suite de l’affaire des constructions illicites de Verbier ou encore le grabuge à Crans-Montana, avec Christophe Darbellay dans le rôle de médiateur. Quel bilan tirez-vous du Conseil d’Etat en place?

Mathias Reynard (M. R.): Globalement, cette législature a été plus apaisée que ce qu’on a pu connaître par le passé. Mais on n’est pas encore sorti de ce cycle d’affaires, qui met en lumière le fait que certaines personnes sont protégées, alors que d’autres sont écartées, et cela sans lien avec leurs compétences. Ce Valais, que l’on aimerait voir derrière nous, ne l’est pas encore complètement.

Franz Ruppen (F. R.): Je retiens de cette législature que le Valais est devenu le canton le moins attractif pour les entreprises, selon l’indicateur de qualité de la localisation publié par Credit Suisse. Le Jura nous a laissé la place de lanterne rouge. Il y a donc du travail à faire à ce niveau.

Le PDC, et ses 35% de l’électorat, n’est-il pas arrogant en briguant trois sièges au Conseil d’Etat?

F. R.: L’élection se fait au système majoritaire, il s’agit donc d’une élection de personnalités. L’objectif de l’UDC – qui est réellement le deuxième parti du canton, car «la gauche» en tant que telle n’existe pas, il s’agit d’un regroupement des socialistes et des Verts – est de retrouver sa place au gouvernement. Pour le reste, c’est au peuple de trancher.

M. R.: Proportionnellement, ce n’est évidemment pas représentatif d’avoir trois PDC au gouvernement. Parallèlement, c’est assez curieux de se rendre compte que ce sont ceux qui ont trois sièges avec 35% de l’électorat qui estiment que la gauche, la deuxième force du canton avec ses 27%, n’aurait pas le droit à un seul fauteuil. Je suis persuadé que pour avoir un système apaisé, il faut des personnes qui ont des avis différents autour de la table.

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Dans les médias, sur les réseaux sociaux, tous les candidats de centre droit ou de droite disent, à demi-mot, qu’ils désirent un gouvernement entièrement de droite… Vous sentez que vous êtes l’homme à abattre, Mathias Reynard?

Je sens beaucoup d’attaques. Mais lorsqu’on est victime de nombreuses offensives, en général, c’est que l’on dérange. Personnellement, j’estime qu’on n’a pas besoin de rabaisser les autres pour mettre en avant ses valeurs. Concernant cette volonté de certains d’avoir un gouvernement 100% à droite, je vous laisse imaginer si, à la fin du mois de mars, on se réveille avec un Conseil d’Etat entièrement bourgeois et qui plus est 100% masculin… Bienvenue au XXIe siècle! Pour le Valais et son avenir, ce ne serait pas un choix très judicieux.

Un gouvernement entièrement masculin, Franz Ruppen, n’est-ce pas problématique?

Ce qui est primordial pour intégrer le Conseil d’Etat, c’est l’expérience. Qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes, il faut élire les personnes les plus compétentes pour gouverner le canton. Il est possible que le prochain gouvernement soit un gouvernement uniquement composé d’hommes, mais cette problématique est du ressort des partis. Or, je ne crois pas que Mathias Reynard veuille céder sa place à l’une des deux candidates vertes.

Franz Ruppen, si vous vous retrouvez face à Mathias Reynard aujourd’hui c’est un peu de «votre faute». Sans le soutien de l’UDC haut-valaisanne à la PDC Marianne Maret, lors de la dernière élection au Conseil des Etats, Mathias Reynard aurait obtenu un fauteuil de sénateur et ne serait pas candidat aujourd’hui…

Nous n’avons pas soutenu Madame Maret, mais bel et bien notre candidat Cyrille Fauchère et le démocrate-chrétien haut-valaisan Beat Rieder. Mais les mots d’ordre des partis sont de moins en moins suivis et la population a fait son choix démocratiquement.

Vous n’attendez donc pas de retour d’ascenseur de la part du PDC?

Je pense que le PDC du Haut va me soutenir, mais il le fera pour conserver deux sièges germanophones au gouvernement, étant donné que sa ligne politique est plus proche de la mienne que de celle de la Verte Brigitte Wolf.

Mathias Reynard, vous avez visé le Conseil des Etats, puis la présidence du Parti socialiste suisse, avant de retirer votre candidature pour privilégier celle au gouvernement cantonal. On ne vous a jamais senti réellement emballé par ce poste de conseiller d’Etat. Aujourd’hui, vous pouvez le dire, le retour en Valais, c’était le plan B, voire C…

Aujourd’hui, je suis hyper motivé par cet engagement. Au travers de la campagne, je ressens un grand engouement, je vois concrètement ce que l’on peut changer en Valais. Mais, effectivement, si on m’avait posé la question il y a une année, la réponse aurait été différente. Je n’ai jamais fait de la politique dans une vision de carrière. Je n’ai jamais rêvé d’être conseiller national ou conseiller d’Etat. Je pense que ce ne sont pas forcément les gens qui rêvent de certaines fonctions, et qui mettent en place un plan de carrière pour y arriver, qui sont les meilleurs une fois élus. Pour moi, on doit faire de la politique au service de valeurs ou de projets et non pas pour sa propre carrière.

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Vous rêviez de ce poste de conseiller d’Etat, Franz Ruppen?

En politique, il ne faut pas rêver, mais être ancré dans la réalité. Il faut s’engager pour améliorer le quotidien des citoyens et trouver des solutions à des problèmes concrets. Pour ça, il faut être prêt à faire des sacrifices et être au bon endroit au bon moment. Et si je suis élu, je pourrai apporter toute mon expérience glanée au Grand Conseil puis au Conseil national, mais aussi à l’exécutif et à la présidence de ma ville de Naters.

Votre programme, Mathias Reynard, ce sont 100 mesures nées d’une démarche participative. Un tel programme convient mieux à un candidat à un législatif, or vous visez l’exécutif…

Pas du tout. Lorsqu'on est dans un législatif, on est un parmi tant d’autres, avec la nécessité de se focaliser sur certains thèmes. Lorsqu’on intègre un gouvernement à cinq, en revanche, on doit se préoccuper de tout ce qui concerne le canton. Si chaque ministre aura son département et focalisera son action là-dessus, il se devra d’être sensibilisé sur toutes les thématiques liées au canton. Souvent, dans de telles campagnes, les programmes sont très flous et faits de grandes phrases. Mon idée était de renverser cette réalité et d’écouter les propositions concrètes de tous les secteurs de la population, pas seulement de ceux dont je suis proche, avant de faire le tri et de conserver 100 propositions concrètes.

A l’opposé, Franz Ruppen, vous n’avez de programme. Peut-on réellement être élu sans avoir d’idées précises concernant l’avenir du canton?

J’ai de nombreuses idées, mais contrairement à Mathias Reynard, je ne vais pas demander son avis à toute la population pour plaire à tout le monde. Mes priorités sont liées à l’aménagement du territoire – domaine dans lequel il faut mieux résister à Berne concernant l’application de la LAT –, à l’économie des régions de montagne, au tourisme, mais aussi aux infrastructures, en commençant par l’autoroute A9, dans le Haut-Valais, qu’il faudrait enfin songer à terminer (rires).


Le «oui ou non»

Le fromage à raclette de Bagnes est-il meilleur que celui de Tourtemagne?

M. R.: Oui.

F. R.: Match nul. Quand je vais manger la raclette au Château de Villa à Sierre, je savoure ces deux fromages avec autant de plaisir.

La cohésion cantonale est un mythe, le Valais doit se séparer en deux demi-cantons?

M. R.: Non.

F. R.: Non.

Avec 24% des habitants du canton, le Haut-Valais mérite-t-il encore deux sièges au Conseil d’Etat?

M. R.: Plutôt oui, par souci des minorités.

F. R.: Oui.

La Suisse et le canton du Valais, notamment, se sont battus pour maintenir les stations de ski ouvertes, malgré la pandémie de Covid-19. Etait-ce judicieux?

M. R.: Oui, si l’on respecte strictement les mesures sanitaires.

F. R.: Oui, je me suis d’ailleurs investi à ce sujet au National.

La présence du loup est-elle réellement problématique en Valais?

M. R.: Oui et non, la solution n’est pas le tir du loup, mais les aides aux éleveurs.

F. R.: Oui. L’humain d’abord, le loup après.

Le préambule de la Constitution cantonale doit-il rester: «Au nom de Dieu tout-puissant!»?

M. R.: Non.

F. R.: Oui.