Elle n’est pas populaire au sein du monde paysan, tant s’en faut. Pourtant Franziska Herren dit ne vouloir «que du bien» aux agriculteurs. Un paradoxe qui s’explique par une raison évidente: l’initiative «Pour une eau potable propre et une alimentation saine», lancée par la Bernoise. La proposition qui sera soumise au peuple le 13 juin souhaite conditionner les paiements directs à une production «sans pesticides», des animaux nourris grâce au produit de l’exploitation, et l’interdiction d’administrer aux bêtes des antibiotiques «à titre prophylactique» ou de manière «régulière». Un texte «punitif», s’insurgent les travailleurs de la terre, sans ébranler l’initiante, déterminée à changer l’agriculture.

«Même en mangeant bio, je bois de l’eau empoisonnée»

«Ces bureaux abritaient précédemment des abattoirs», sourit avec malice Franziska Herren depuis l’espace de co.working où elle nous reçoit. Dominé par l’énorme Cathédrale Saint-Ours-et-Saint-Victor de Soleure, l’ancien terminal porcin s’est mué en bureau de campagne. Celui de cette professeure de fitness de 54 ans, dont la carrière sportive est en pause «le temps de mener mon projet au bout». Après une formation d’employée de commerce, quelques vols en tant qu’hôtesse de l’air et vingt-sept ans d’aérobic dans le bourg médiéval de Wiedlisbach, pourquoi s’attaquer en solitaire au système agricole suisse?

Lire aussi:  «Eau propre», l’initiative qui désespère les paysans

«Mes parents m’ont sensibilisée dès l’enfance au sort de notre planète», dit-elle. Mais un événement particulier la convaincra surtout de passer à l’action. Ou plutôt une rencontre: «En 2011, j’ai aperçu une vache laitière qui meuglait tristement après avoir été séparée de son veau, dit la Bernoise. Cela m’a amenée à faire des recherches.» De documents en documents, elle constate que l’image d’Epinal mise en avant par les associations paysannes enjolive une réalité moins idyllique. «Et que même si je consomme peu de viande et que je n’achète que du bio, mes impôts subventionnent une production agricole qui détruit l’environnement et empoisonne notre eau, affirme-t-elle. Et l’eau du robinet, je ne peux pas la choisir. Nous buvons tous la même.» D’où le nom de l’initiative – «eau propre», dit-elle en se servant un verre du précieux liquide.

Elle décide alors de prendre les choses en main, lance une pétition, n’arrive à rien de concret. Puis se tourne vers une solution plus radicale, «les outils de la démocratie directe»: une initiative. Forte d’une récente expérience de collecte de signatures pour la fermeture de la centrale nucléaire de Mühleberg – depuis mise hors service – Franziska Herren et quelques fidèles récoltent les 100 000 paraphes nécessaires. Nous sommes en 2018. Le temps que son projet atteigne le haut de la pile, il sera soumis au vote le 13 juin, date que beaucoup de paysans ont notée au stylo rouge dans l’agenda. Un rouge défiant. Un rouge de colère.

«Les paysans font le jeu des industries qui les oppriment»

«Quand je vois les affiches deux fois non, ça me désole, déplore l’initiante. Je n’ai rien contre les agriculteurs. Au contraire! Ce sont les principales victimes du système mis en place par ceux qui en profitent le plus, comme la Fenaco [l’un des principaux fournisseurs d’agents agricoles, semences, fourrages et produits nutritionnels en Suisse, ndlr] ou Syngenta (multinationale helvétique de la chimie et de l’agroalimentaire). En s’opposant à mon texte, ils font le jeu de ces industries, alors qu’elles les oppriment tout en s’enrichissant. Un changement ne sera pas simple, mais contrairement à ce qu’on entend, mon texte ne veut pas la mort des paysans. Ces derniers bénéficient d’aides à l’investissement et, si ma proposition est acceptée, leur transition sera soutenue par l’Etat.»

La Bernoise se dit «furieuse» de la «désinformation» en cours de la part des lobbys agricoles. «Les produits d’origine animale suisses sont vendus comme écologiques, mais la nourriture donnée aux bêtes provient en partie du Brésil. Ces importations permettent d’alimenter un nombre excédentaire d’animaux, qui suscitent des quantités d’ammoniac et de lisier catastrophiques pour l’environnement. Alors que des solutions alternatives existent! Comme l’agriculture biologique l’a démontré. C’est avant tout ça que je ne comprends pas. Pourquoi continuer à détériorer la nature alors qu’il y a d’autres manières de faire? Les populations d’insectes et d’oiseaux s’effondrent, les eaux sont polluées, le Conseil fédéral a reconnu que les concentrations de pesticides et substances fertilisantes sont trop élevées dans les cours d’eau. Il est temps d’agir.»

«On a toujours le choix»

A ceux qui l’accusent de ne demander des efforts qu’aux paysans, elle rétorque sans broncher: «En 2017, le peuple a accepté à plus de 78% l’initiative sur la «sécurité alimentaire», qui demande la préservation des terres agricoles, une production adaptée aux ressources et des relations commerciales qui contribuent au développement durable. Elle a été soutenue par tous les lobbys agricoles. Les mêmes qui s’offusquent aujourd’hui de mon texte! Je ne demande pourtant pas l’impossible, tout est déjà là. L’article n’est simplement pas respecté.»

Et aux agriculteurs qui disent ne pas pouvoir changer si facilement, elle souligne que rien n’est immuable. «On a toujours le choix. Je suis moi-même entrepreneuse. Le changement est toujours possible. Pour l’avenir de nos enfants, il est désormais nécessaire. En plus des milliards de subventions déjà existantes, l’initiative prévoit de soutenir la transition en réorientant la recherche, la formation agricole, les aides à l’investissement. C’est aussi pour cela que ce que nous proposons est soutenu par une partie du monde paysan. Il est faux de dire que tous les agriculteurs y sont opposés. Lors d’interventions auprès d’écoles d’agriculture, j’ai d’ailleurs souvent convaincu. Mais l’information à la disposition du public et des professionnels est insuffisante.»

A quelques semaines du verdict, la campagne s’enflamme et la pression s’accentue. Jusqu’à flirter avec le point de rupture: «Cela me pousse à la limite de mes forces, concède la Bernoise. Après l’éducation de deux enfants en tant que mère célibataire, c’est le plus grand défi que j’ai eu à relever. Mais je m’engagerai jusqu’au dernier moment.» Puis elle prendra quelques vacances, dit-elle. Avant de potentiellement revenir au combat. «Dans le cadre du secteur textile hyperpolluant, cette fois-ci. J’y réfléchis encore.» Wiedlisbach ne semble pas devoir prochainement récupérer sa professeure d’aérobic.