«Nous avons atteint le seuil fixé par l'Office fédéral de la santé publique. On ne peut pas se permettre de prendre des risques supplémentaires.» Ruth Lüthi, directrice de la santé publique et présidente du gouvernement fribourgeois, n'a pas hésité longtemps avant de suivre la proposition du médecin cantonal Georges Demierre.

Concrètement, les autorités, alertées par un taux anormalement élevé de cas de méningite en Gruyère, ont décidé de financer et d'organiser une campagne de vaccination de tous les enfants et adolescents du district, âgés entre 2 mois et 19 ans.

Une quarantaine de communes et tous les établissements scolaires ouvriront des locaux de vaccination permettant d'injecter plus de 10 000 doses de vaccin en trois semaines. «La campagne de vaccination doit être impérativement terminée le vendredi 23 février 2001», martèle la Direction de la santé publique dans une circulaire «urgente» adressée aux autorités scolaires et politiques de la Gruyère. Le district du Sud du canton va donc prendre l'allure, en première suisse, de régions d'Afrique coutumières de campagnes de vaccination à la chaîne.

Pour parvenir à ses fins, soit protéger également des enfants de moins d'un an et demi, les autorités devront commander en Grande-Bretagne un vaccin efficace mais qui n'est pas encore homologué en Suisse. Le coût de la campagne sera entièrement à charge des pouvoirs publics, car ce vaccin n'est pas remboursé par les caisses maladie. La dépense n'a pas été établie de manière précise, mais atteindra plusieurs centaines de milliers de francs puisque la facture des vaccins représente à elle seule 240 000 francs. «C'est très cher, mais cela vaut la peine, si l'on songe par exemple au coût des soins intensifs à l'hôpital», signale Ruth Lüthi.

L'élément déclencheur de la décision a été l'annonce et le traitement de sept cas de la fin novembre 2000 au 17 janvier 2001. «On a eu de la chance, tous les patients ont évolué favorablement», signale François Renevey, chef de la pédiatrie de l'Hôpital cantonal. Un adolescent de 17 ans a toutefois été mis aux soins intensifs, alors que six enfants âgés de 5 mois à 9 ans ont séjourné une semaine à l'hôpital.

L'évolution d'une méningite, inflammation des membranes qui entourent le cerveau pouvant se transformer en infection du sang (septicémie), dépend de facteurs largement méconnus. La maladie s'attrape comme un rhume et se guérit d'elle-même, ou avec une prise d'antibiotiques. Elle peut aussi, à cause d'une carence immunitaire, devenir «foudroyante», soit entraîner la mort en moins de 24 heures.

Deux personnes sont décédées l'an dernier dans le canton de Fribourg. Une adolescente de 15 ans, élève du cycle d'orientation de la Gruyère à Bulle, en février, et une recrue alémanique à la caserne de Fribourg, en septembre.

Les médecins parlent d'hyperendémie, mais pas d'épidémie. La différence est de taille puisque la situation de la Gruyère, avec 10 cas pour 100 000 habitants en trois mois, est très éloignée de l'épidémie médicalement reconnue lors de la découverte de 15 cas en une semaine. Pour qu'il y ait épidémie, il faudrait que la Gruyère recense en quelques mois l'ensemble des cas déclarés en Suisse sur une année, soit 168 en l'an 2000. Deux régions, Albula dans les Grisons, et Loèche en Valais, sont proches du seuil critique sans toutefois atteindre la cote d'alerte du district de la Gruyère.

Le Québec a connu une situation semblable en 1993. A partir d'une quarantaine de cas déclarés sur une courte période, les autorités ont lancé une campagne de vaccination qui a touché 1,6 million de personnes.

Certains médecins cantonaux comprennent mal la décision fribourgeoise. Ils estiment qu'il suffit d'attendre «la probable décrue de la maladie». «Nous avons jugé, au contraire, que l'attente avait assez duré. Je ne veux pas me retrouver dans une situation qui dégénère, à l'image de ce qui se passe avec la maladie de la vache folle», insiste Georges Demierre.