L’inextricable feuilleton juridico-financier qui oppose depuis des mois le promoteur fribourgeois Damien Piller à la Migros vient de connaître son plus gros coup de théâtre. Le scrutin de novembre 2019, qui a permis à l’homme d’affaires de se maintenir à la présidence de l’administration (l’équivalent du conseil d’administration) de la coopérative régionale Neuchâtel-Fribourg (MNF), malgré des soupçons d’enrichissement personnel, a bel et bien été truqué. Et cela de manière massive. C’est la conclusion du procureur général du canton de Neuchâtel, Pierre Aubert, qui a annoncé mercredi soir que, selon l’analyse de l’Ecole des sciences criminelles de Lausanne, pas moins de 28 000 bulletins (tous en faveur de Damien Piller) sur les 50 400 rentrés sont des faux.

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Le communiqué de presse du procureur est une bombe. La tricherie a en effet permis de faire changer l’issue du vote, qui aurait normalement dû conduire à la révocation de Damien Piller et des membres de l’administration lui étant restés fidèles. Pour l’heure, Pierre Aubert ne souhaite faire aucun commentaire. Menée par la police neuchâteloise, en collaboration avec les polices vaudoise et fribourgeoise, l’enquête n’est pas terminée. Cinq perquisitions ont été pour l’heure menées au domicile de personnes en lien avec l’infraction, du matériel informatique a été saisi et des auditions sont menées par les enquêteurs, donnant une nouvelle dimension à cette affaire déjà rocambolesque.

Pour rappel, cette «votation extraordinaire» de novembre était une première dans l’histoire quasi centenaire du géant orange. Elle avait été organisée à large échelle auprès des 124 000 coopérants neuchâtelois et fribourgeois par une direction de Migros dans l’impasse, en guerre ouverte avec son président régional, Damien Piller, contre lequel elle avait déposé en juillet 2019 deux plaintes pénales pour escroquerie, gestion déloyale et faux dans les titres. Ce poids lourd de l’immobilier romand est soupçonné d’avoir profité de sa double casquette de président régional Migros et de promoteur pour s’enrichir de 1,6 million de francs en marge des chantiers de construction de deux magasins, à Belfaux et à La Roche, dans le canton de Fribourg, entre 2014 et 2015. Des accusations qu’il a toujours rejetées vigoureusement.

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Mais, lors du scrutin, à la surprise générale, Damien Piller avait obtenu le soutien de 64,5% des quelque 50 400 votants. Cependant, des doutes ont été rapidement émis sur la validité de la votation. Migros déposait en effet rapidement plainte suite aux révélations de la RTS, indiquant qu’un employé de La Poste avait découvert près de 400 bulletins de vote, tous favorables au promoteur, dans deux boîtes aux lettres d’un village.

«Rien à se reprocher»

Aujourd’hui, les soupçons de fraude électorale sont avérés. Mais l’affaire est explosive. Selon une information de la RTS, Damien Piller a été prévenu de faux dans les titres. Contacté, le Fribourgeois a répondu par l’entremise de son avocat, Philippe Leuba, niant toute implication: «Damien Piller n’a strictement rien à se reprocher et n’a en aucune façon participé à l’éventuelle falsification de bulletins de vote. Il collabore entièrement et sereinement avec la justice.» L’homme d’affaires fait également savoir qu'«il ne communiquera pas davantage pour le moment».

Du côté de la Migros, les réactions sont également succinctes: «Nous prenons acte de la publication du Ministère public du canton de Neuchâtel. Comme nous l’avions communiqué à plusieurs reprises, nous saluons le fait que l’affaire en cours fasse l’objet d’une enquête menée de manière indépendante par les autorités compétentes.» L’entreprise ne fera pas d’autres commentaires avant d'«avoir analysé en détail les déclarations du procureur».

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Ce nouveau rebondissement survient à un moment charnière. Commencé il y a plus de vingt ans, en 1996, le mandat de Damien Piller à la présidence de la MNF arrive à son terme à la fin de ce mois de juin. Il avait déjà annoncé son intention de ne pas se représenter. Le nom du nouveau président devrait être annoncé par la Migros d’ici à une dizaine de jours. Une page se tourne, mais il demeure encore de nombreuses questions. Notamment celle de savoir comment il a été possible de truquer pareillement le scrutin, dont la mise sur pied avait été confiée à une société indépendante, PricewaterhouseCoopers, et mené sous surveillance notariale.