mafia

A Frauenfeld, la police fédérale a piégé les mafieux de la ’Ndrangheta

Active durant 40 ans, la cellule thurgovienne a été filmée par la police fédérale. Deux arrestations ont eu lieu en Italie et seize personnes sont recherchées en Suisse

C’est comme dans Le Parrain de Coppola. Une quinzaine d’hommes autour de deux tables éclairées par une lampe qui crée une ambiance de conspiration. Et un maître de cérémonie qui ouvre un peu solennellement la rencontre: «Buon vespro, società!» Avant de rappeler «les règles d’honneur, de valeurs, de tradition et de respect qui régissent l’honorable société depuis 1830».

«Celui qui veut travailler peut travailler, il y a du travail pour tous. Vous pouvez travailler avec tout: extorsion, cocaïne, héroïne», précise le boss aux jeunes. A qui on rappelle que depuis des dizaines d’années la cellule de Frauenfeld «a bonne réputation».

Ce n’est pas un film de plus sur la mafia. C’est l’enregistrement clandestin réalisé par les policiers suisses lors d’une réunion d’une cellule de la mafia calabraise, la ’Ndrangheta, à Frauenfeld, dans le canton de Thurgovie. Le Ministère public de la Confédération a confirmé lundi que les enregistrements vidéo publiés par les autorités italiennes avaient été tirés du matériel qu’il avait lui-même fourni aux policiers de la Péninsule. En collaboration avec les autorités de poursuite pénale de Zurich et de Thurgovie, la police fédérale aurait notamment procédé durant des mois à des surveillances et écoutes téléphoniques des principaux suspects.

Au départ, l’enquête a été ouverte, dès 2012, sur la base de renseignements fournis par les enquêteurs anti-mafia italiens travaillant sur les trafics d’armes et de drogue. Ce sont les carabiniers de Reggio di Calabria qui ont mis les vidéos à la disposition de la presse. Mais les Suisses auraient volontiers gardé encore un peu le silence sur ces opérations qui ne sont pas terminées.

Cette collaboration aurait permis de démanteler une cellule de la ‘Ndrangheta installée à Frauenfeld depuis longtemps – la presse italienne parle de 40 ans – mais active essentiellement en Italie. Les éléments fournis par la Suisse ont conduit à l’arrestation en Italie, il y a quatre jours, de deux membres présumés de l’organisation résidant dans le canton de Thurgovie. Notamment le dirigeant de la cellule thurgovienne, un homme d’une soixantaine d’années, Antonio N. Seize autres membres de la cellule criminelle seraient également recherchés en Suisse par la police fédérale, selon un porte-parole des carabiniers italiens. Le procureur général de la Confédération, Michael Lauber, évoque plus vaguement le nombre de dix à vingt personnes sur lesquelles pèse l’accusation de participation et soutien à une organisation criminelle. Ce sont surtout des ressortissants italiens installés depuis longtemps en Suisse, voire des double-nationaux. Mais aucune autre arrestation n’est encore intervenue.

Au vu des résultats de l’enquête, qui montre que les principales activités criminelles se sont déroulées en Italie, le procureur général s’attend à ce que les autorités italiennes demandent l’extradition des personnes impliquées, une fois celles-ci appréhendées.

Selon les enquêteurs anti-mafia italiens, la cellule de Frauenfeld serait liée à l’organisation criminelle de Fabrizia, une commune de la province de Vibo Valentia, en Calabre. La cellule de Frauenfeld aurait surtout été active dans le trafic de drogue. Le boss de Frauenfeld aurait aussi eu des liens avec une organisation similaire en Allemagne.

Il y a quelques années déjà, la police fédérale reconnaissait que la ’Ndrangheta était «l’une des organisations criminelles les plus actives en Suisse», blanchissant des milliards dans les restaurants ou entreprises en difficulté, notamment au Tessin et en Valais. On évoque le chiffre de 35 milliards investis en Suisse par l’ensemble des mafias italiennes dans les années 2005-2010. Si l’organisation se sert de la Suisse comme «machine à laver l’argent», elle profite aussi de la tranquillité helvétique comme base arrière. Mais, selon un spécialiste, elle détiendrait également une large part du marché de la cocaïne en Suisse.

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