Frauke Petry dérange. L'annonce de la présence de la leader de l'Alternative für Deutschland (AfD) à l'assemblée annuelle de l'Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN) a semé l'émoi à Berne. D'ordinaire, le groupement nationaliste tient ses assises dans un hôtel de la capitale. Craignant des émeutes, l'hôtelier l'a prié de se trouver un autre endroit de réunion.

Il a alors été prévu de délocaliser l'assemblée à Glaris. Mais la police s'y est opposée. «Imaginez. La police glaronaise ne compte que 75 hommes. Il aurait fallu recruter des renforts dans d'autres cantons et cela nous aurait coûté très cher», s'étrangle le directeur de l'ASIN, Werner Gartenmann.

C'est finalement à Interlaken que la réunion a eu lieu samedi. Au Jungfraupark, un vaste complexe de plusieurs bâtiments en partie à l'abandon depuis la faillite du Mystery Park, site d'attractions consacré aux phénomènes extraterrestres. Isolé, l'endroit est facile à surveiller. Pour y accéder, il a fallu franchir deux barrages de police ainsi qu'un contrôle à l'entrée. A la fin de l'exposé de Frauke Petry, les journalistes qui souhaitaient s'entretenir avec elle ont été embarqués dans une salle discrète accessible par un ascenseur étroitement surveillé. Finalement, aucun incident n'a été constaté.

«Provoquez!»

L'ASIN invite volontiers des personnalités étrangères eurosceptiques et souverainistes. Ne manquant ni de charisme, ni d'humour ni de bagout, Frauke Petry, chimiste de 40 ans née à Dresde et mère de quatre enfants, a envoûté pendant une heure les 800 délégués présents, un public plutôt âgé. Mais le message qu'elle leur a délivré est ambigu.

D'un côté, elle invite l'ASIN à alimenter la controverse. «Provoquez!», a-t-elle exhorté. «La tradition démocratique suisse permet au peuple d'incarner une forte opposition aux autorités et de confronter les opinions. Continuez de croître pour que les partis politiques aient peur de vous», a-t-elle poursuivi.

De l'autre, elle considère que l'Allemagne devrait s'inspirer du modèle suisse de démocratie directe. «Nous avons besoin de davantage de décisions populaires. La politique doit être contrôlée par le souverain. Aidez-nous à amener un peu plus de Suisse à la grande Europe», a-t-elle plaidé.

Il y a cependant quelque chose d'incompatible entre les deux parties de ce message: le modèle suisse doit son succès au consensus et non à la confrontation qu'elle demande à l'ASIN d'incarner davantage. Il convient à un système qui associe les principales forces politiques aux responsabilités gouvernementales. Il convient moins à un système majorité/opposition.

Et, en Suisse, les consultations populaires qu'elle souhaite plus fréquentes outre-Rhin donnent le plus souvent raison au gouvernement et au parlement. Les cas où le peuple accepte une initiative ou un référendum contre l'avis des autorités ont certes augmenté, mais ils restent minoritaires.

Et le Front National?

Frauke Petry a d'ailleurs reconnu qu'elle connaissait relativement peu la Suisse. De manière plus large, elle rêve d'une sorte de plateforme européenne des forces critiques nationales. «Nous avons besoin d'alliés dans d'autres pays et vous avez besoin d'alliés en Europe pour diminuer la pression que l'UE exerce sur la Suisse», a-t-elle ajouté.

Outre les dirigeants de l'ASIN, qui appartiennent tous à ce parti, a-t-elle des liens directs avec l'UDC? «Nous n'avons pas encore de grand réseau. J'ai eu des contacts avec Christoph Mörgeli et Roger Köppel. Mais vous savez, notre priorité c'est d'abord de nous développer en Allemagne», répond-elle au Temps. Et qu'en pense l'UDC? Christoph Blocher, qui a quitté l'assemblée avant le discours de Frauke Petry, a déclaré à la TV alémanique qu'il excluait toute coopération avec l'AfD, comme l'UDC l'a toujours refusé avec le Front National.

Précisément, Frauke Petry envisage-t-elle de coopérer avec le Front National? «Il faut regrouper toutes les forces critiques d'Europe, en privilégiant les similitudes plutôt que les différences. Il y a deux groupes critiques et demi au parlement européen. Il faudrait envisager l'idée d'un groupe commun», dit-elle sans répondre clairement à la question d'une alliance avec le Front National.