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Le «FraVauGe», son lac, ses vergers, ses forêts

Horreur, malheur. Les habitants de l’imprononçable agglomération franco-valdo-genevoise ont choisi de baptiser cet espace en devenir le «Grand Genève»

Horreur, malheur. Les habitants de l’imprononçable agglomération franco-valdo-genevoise ont choisi de baptiser cet espace en devenir le «Grand Genève».

Né en 2007, le projet de coopération transfrontalière est devenu réalité. Il entrera le 28 juin dans une nouvelle phase, celle de l’existence juridique et politique. Il promet d’être le catalyseur du développement concerté de toute une région, forte de 915 000 habitants, répartis sur 211 communes françaises, vaudoises et genevoises. Mais tout ceci n’a que peu d’importance…

Ce qui compte, c’est le nom. Le «Grand Genève»? Péché d’orgueil! Crime de lèse-diversité! Refusant ce choix vécu comme une victoire de Genève la suffisante, nombre de Vaudois meurtris ont préféré déchaîner publiquement leurs foudres chauvines plutôt que de passer en silence sous les fourches caudines. Dans les colonnes de 20 minutes, le conseiller national vert-libéral glandois Patrick Vallat dit sa «grande déception devant ce nom arrogant. Alors que le développement genevois ne pourra pas se faire sans le canton de Vaud. Pourquoi ne pas avoir imaginé un nom symbolique, comme la Grande Pomme, à New York?» Dans la même veine, le grand argentier vaudois, Pascal Broulis, se confie, lui, au Matin: «D’après les échos que j’ai eus autant du côté français que du district de Nyon, les gens ne s’y retrouvent pas.» Pire, la conseillère nationale Isabelle Chevalley, verte-libérale elle aussi, va jusqu’à «s’étrangler» (sic), toujours dans le quotidien orange: «C’est une erreur politique majeure! On est déjà considérés comme des rupestres par les Genevois; ils n’en ont rien à faire de la campagne vaudoise… Il ne faudra pas compter sur nous pour résoudre leurs problèmes.» Nananère, les affreux Genevois sont prévenus.

Bien mieux que le «Grand Genève», Isabelle Chevalley avait pourtant la solution: «FraVauGe», ou quelque chose dans le genre.» «FraVauGe»? Quelle excellente idée! Voilà un acronyme fédérateur et percutant! Le «FraVauGe», son lac, ses vergers, ses forêts. Un pays où il fait bon vivre. «Où habitez-vous? J’habite le «FraVauGe», en banlieue du «Très Grand Nyon»…» Pourquoi diable n’y a-t-on pas pensé plus tôt?

Passées les premières réactions épidermiques, la municipale nyonnaise Fabienne Freymond Cantone explique que le courroux des Vaudois dépasse le simple chauvinisme reptilien. «Jusqu’à Nyon, les gens sont effectivement orientés vers Genève. Mais au-delà, ils regardent plutôt vers Lausanne. Ils ne se reconnaissent pas dans l’identité genevoise. Et puis, si l’agglomération dont nous parlons est compacte, elle est aussi verte et multipolaire. Le «Grand Genève», ça ne parle pas aux gens qui ne vivent pas au centre-ville. Enfin, le problème, c’est que nous, les Nyonnais, devrons aller chercher de l’argent à Lausanne, devant le Grand Conseil. Comment voulez-vous y débloquer des fonds pour le «Grand Genève»? C’est impossible.» Pour Fabienne Freymond Cantone, le processus de désignation du nom de l’agglomération était vicié au départ. «On a donné un double mandat à l’agence de communication chargée du projet. Le nom devait être à la fois fédérateur pour la région et vendeur à l’étranger. Bilan: ils n’ont proposé que des noms qui tournaient autour de Genève. Pour être vraiment fédérateur, il aurait fallu laisser aux gens un choix ouvert, plutôt que de leur demander de choisir entre le «Grand Genève», «GenevAgglo» et «Le Genevois».» Et de prévenir: «En ce qui me concerne, je continuerai de parler de l’agglomération franco-valdo-genevoise.» N’en déplaise aux 5000 votants qui ont plébiscité le «Grand Genève», à une majorité de 44%.

Un coup d’œil au détail des suffrages exprimés inspire justement une question subsidiaire: pourquoi les 2033 votants français de Haute-Savoie (contre 1746 Genevois) ne sont-ils pas, eux aussi, de mauvaise humeur? «C’est tout simple, répond Fabienne Freymond Cantone. Leur région s’appelle déjà «Le Genevois». Ils n’ont donc pas ce problème d’identité avec le «Grand Genève.»

Suggérons deux autres explications: 1) A la différence de certains Vaudois, les votants français ont compris qu’au centre de cette agglomération se trouve une ville internationale nommée Genève, poumon économique de la région, qui compte pour plus de la moitié de ses habitants. 2) A la différence de certains Vaudois, la majorité silencieuse se souvient peut-être que dès l’an 280 et pendant un millénaire, le diocèse de Genève s’étendait d’Annecy à Aubonne, en passant par le pied du Jura vaudois et le Pays de Gex.

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