Devant la justice

Un simple feu rouge prend désormais pour elle une tout autre dimension. Celle d’un souvenir obsédant. Sophie, appelons-la ainsi, une très jeune mais coriace étudiante, a eu la malchance de croiser la route de trois garçons en quête d’un moyen de locomotion. Le malheur surtout de devenir la cible d’un car-jacking, doublé d’une séquestration et d’un accident. Ses agresseurs, jugés depuis mardi par le Tribunal correctionnel de Genève, temporisent la violence de leur virée nocturne. La victime le dit pourtant: «J’ai eu peur pour ma vie et pour mon intégrité sexuelle.»

Cette nuit de juin 2010 devait être belle. La Fête de la musique pour elle. La «fan-zone» des Vernets et un match de la Coupe du monde de football pour eux. Tout a dérapé au petit matin lorsque Djamil, 23 ans, et Jean, 18 ans (les prénoms sont fictifs), manquent le dernier bus pour Ferney-Voltaire. Les deux compères continuent à traîner dans les rues, rencontrent un troisième larron (un mineur qui sera jugé pour ces faits en France) et décident de s’en prendre au premier automobiliste venu pour s’éviter une trop longue marche.

Sophie est catégorique. C’est Djamil qui s’est montré le plus décidé et le plus brutal. «Il a pénétré de force dans le véhicule, il m’a asséné un fort coup de poing au visage, il a arraché le rétroviseur et donné toutes les instructions. Les autres étaient assez passifs.» Lorsque la jeune femme, âgée de 20 ans, tente d’appeler à l’aide en klaxonnant, il lui ordonne de sortir. La victime résiste encore, jette ses clés sous le véhicule avant de tomber elle-même à terre. Djamil admet du bout des lèvres avoir alors «peut-être donné quelques coups pour récupérer les clés». Mais ses souvenirs, alcool oblige, sont brouillés quand il faut.

Le plus effrayant, explique Sophie, est de s’être ensuite retrouvée enfermée dans le coffre de sa Peugeot. «J’ai eu peur de mourir et j’ai pris un coussin pour me protéger le visage des secousses.» Djamil, qui s’est mis au volant et conduit à toute allure en état d’ébriété, parfois à contresens, ne tarde pas à faire une embardée sur un chemin de Chambésy. La jeune femme parvient à s’extraire en déplaçant le cache-bagage pour atteindre les sièges arrière. «J’ai fait semblant d’aller très mal pour qu’ils se décident à me laisser appeler les secours.» Elle s’en sortira avec des tuméfactions au visage et une fracture du nez. La conséquence des coups, dit-elle.

Interpellés sur les lieux, Djamil et Jean admettent l’essentiel des faits. L’agressivité en moins. «Je voulais juste une voiture pour rentrer chez moi mais je ne savais pas ce que j’allais faire du chauffeur. On l’aurait posé un peu plus loin pour ne pas se faire attraper», explique le premier. Déjà condamné en France à 6 ans et demi de prison pour contrainte sexuelle, il ajoute. «Je ne voulais pas retourner derrière les barreaux.»

Le profil de Djamil a inquiété l’expert psychiatre. Le jeune homme souffre d’un grave désordre de la personnalité qu’une enfance faite de deuil et de maltraitance familiale a contribué à forger. Sa responsabilité était légèrement restreinte au moment des faits, ajoute le rapport tout en prédisant un risque élevé de récidive en matière d’actes violents. L’accusé a d’ailleurs déjà démontré son potentiel agressif en agressant un codétenu (contre lequel il avait déposé plainte) en plein procès. «Il avait menacé mon père alors j’ai pris une lame de rasoir avec moi. Je voulais sans doute l’atteindre au visage», précise-t-il. La police, présente à l’audience, l’en a empêché à temps.

Aujourd’hui, Djamil estime qu’il doit changer et intégrer une maison d’éducation au travail comme le préconise l’expert. «Je n’ai pas encore 24 ans et j’ai déjà passé 8 ans en prison. Un petit diplôme m’aiderait à refaire ma vie.» Jean, son comparse, n’a pas besoin de ce genre de coup de pouce. Libéré sous caution après 13 jours de préventive, ce garçon, sans antécédents judiciaires et bien entouré, a passé son bac comme prévu et a été accepté à l’Ecole de commerce de Lyon.

La dérive de cette sombre soirée de juin le laisse encore perplexe. «A partir du moment où je suis monté dans ce véhicule, j’ai l’impression de n’avoir plus rien décidé par moi-même. Je n’avais pas peur de Djamil mais je n’avais pas envie de me confronter.» Sophie, elle, a mieux résisté. Et après avoir repassé sans cesse cette scène dans sa tête, elle a décidé que son existence ne devait pas se résumer à ce traumatisme. Sur son bras, un tatouage le proclame: «Souriez, vous vivez.»

«J’ai eu peur de mourir et j’ai pris un coussin pour me protéger le visage des secousses»