Humanités numériques

Frédéric Kaplan: «Genève a une chronologie particulière»

Professeur en humanités numériques à l’EPFL, Frédéric Kaplan a intégré les données de Genève en 1850 au projet de Time Machine, qui permet de se déplacer dans des villes à plusieurs époques

Professeur en humanités numériques à l’EPFL, Frédéric Kaplan a lancé le projet Venice Time Machine en 2013 pour explorer Venise à plusieurs époques. Depuis, d’autres villes ont été intégrées, dont Genève, et les données du Projet Relief Auguste Magnin, présenté mardi à la presse. L’occasion d’en savoir plus sur l’évolution de la ville.

Le Temps: A quoi vous sert le Projet Relief Auguste Magnin, qui vient d’être numérisé?

Frédéric Kaplan: Le modèle est très précieux pour nous. Transformé sous la forme de nuages de points, il nous a permis d’intégrer cette représentation de Genève en 1850 en haute définition au serveur de la Time Machine, où plusieurs villes sont déjà visibles, dont Sion, Paris ou Venise. Le modèle de 1850 s’intègre ainsi à une représentation 4D, c’est-à-dire les trois dimensions de l’espace, auxquelles s’ajoute la dimension temporelle.

– Des projets sont-ils déjà en cours?

– La maquette de 1850 est venue enrichir les modèles produits par les campagnes aériennes des années 1960, 2009 et 2011 grâce à la collaboration avec Laurent Niggeler, le géomètre cantonal du canton de Genève. Nous pouvons donc commencer à naviguer dans le temps et voir les grandes étapes de l’évolution urbaine des 200 dernières années. Nous pouvons observer aussi bien l’évolution globale de la ville que des évolutions à l’échelle de chaque bâtiment. Dans le Relief Magnin, on voit encore des moulins, par exemple.

– C’est le caractère d’une ville, d’être en transformation permanente. En quoi Genève est-elle différente?

– Genève a une chronologie particulière: elle a perdu ses enceintes relativement tard par rapport à d’autres villes européennes. La ville reste très fortifiée jusqu’au milieu du XIXe siècle, contrairement aux autres villes sur lesquelles nous travaillons, comme Paris. De ce fait, toute la zone entre les murailles et Plainpalais était inhabitée pendant très longtemps, pour des raisons défensives. Dès que cette fonction a été supprimée, tout a été très rapide.

– On voit tout de suite l’intérêt pour les historiens de telles illustrations, mais, au-delà, à qui cela peut-il être utile?

– La modélisation de l’évolution urbaine devient un élément clé notamment pour les urbanistes et les architectes. Jusqu’à présent, ils disposaient d’une image fixe dans le temps d’un bâtiment ou d’un quartier, alors que leur trajectoire sur 150 ou 200 ans restait peu facile d’accès. La 4D peut changer cela. Il est crucial que ceux qui doivent construire la ville de demain l’insèrent dans une trajectoire urbaine plus longue.

– On peut imaginer une utilisation commerciale, pour des jeux vidéo par exemple?

– Oui, sans aucun doute. Mais l’aspect le plus intéressant est la capacité de voyager entre les époques. Pouvoir zoomer sur une ville, un quartier, dans un logiciel, était impensable il y a une quinzaine d’années. Désormais, c’est naturel de le faire avec Google Earth. Nous voulons maintenant faire la même chose avec la dimension temporelle. Pour l’instant, nous avons développé un logiciel dédié qui permet cette navigation spatio-temporelle de façon efficace. Nous travaillons sur une application en ligne, mais qui est encore un peu trop lente. Cela dit, la technologie avance et travaille pour nous. D’ici quatre à cinq ans, les déplacements virtuels dans le temps seront aussi faciles que les déplacements dans l’espace.

– D’autres villes font-elles l’objet d’une reconstruction de ce type?

– En collaboration avec une centaine d’autres institutions, nous travaillons sur un «flagship» européen, qui pourrait être financé à hauteur de 1 milliard d’euros sur dix ans. Dans ce contexte, le consortium prévoit déjà la construction de Time Machines pour les villes de Paris, Amsterdam, Budapest et Jérusalem.

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