Grande interview

Frederik Paulsen: «Ce que je préfère ici, c’est l’intégrité des politiciens»

Milliardaire suédois, Frederik Paulsen est un homme plutôt discret. Mais depuis quelques mois, sa proximité avec des personnalités politiques suscite interrogations et polémiques. Excédé par les attaques, l’homme d’affaires sort pour la première fois de son silence 

C’est un homme en colère. Derrière son costume croisé impeccable et sa retenue toute protestante, Frederik Paulsen bouillonne. Il veut s’expliquer après plusieurs mois de polémiques où son nom a fait les gros titres des journaux. Le milliardaire suédois et consul honoraire de Russie est devenu l’ami encombrant des politiciens vaudois, en particulier de Pascal Broulis, qu’il a accompagné à plusieurs reprises en Sibérie. Tout récemment, des révélations sur ses dons à la campagne de Géraldine Savary ont conduit au retrait de la socialiste.

Frederik Paulsen a accordé au Temps un entretien de deux heures au siège international de sa société pharmaceutique Ferring, à Saint-Prex. Il était accompagné de son avocat Christian Bettex et de l’ancien rédacteur en chef de 24 heures Thierry Meyer, qui gère aujourd’hui sa communication. Dans l’une des salles de réunion, sous le portrait de son père Frederik Paulsen Senior, fondateur de l’entreprise, l’homme d’affaires va répondre aux questions avec franchise et pugnacité.

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Le Temps: Discret, vous ne vous êtes pas exprimé publiquement jusqu’ici. Pourquoi avoir accepté cette interview?

Frederik Paulsen: Les attaques ont atteint un tel niveau. Je dois m’expliquer, non seulement pour moi-même, mais pour mon entourage et pour l’entreprise que je préside. J’ai bientôt 70 ans et je me retrouve à devoir me défendre, sans savoir pourquoi je dois me défendre.

On vous sent en colère. Dans quel état d’esprit êtes-vous?

Je suis très fâché! Les médias ont construit une fausse image de moi. Par exemple, un récent article m’attaque sur trois fronts en me faisant passer tour à tour pour un financier international louche – on ne sait d’ailleurs pas pourquoi c’est louche –, pour une sorte d’espion russe et pour quelqu’un qui tente de corrompre le monde politique vaudois. Ce serait presque drôle si ce n’était pas aussi stupide.

On vous reproche notamment d’avoir participé au financement des campagnes électorales de Géraldine Savary…

J’aimerais juste en préambule remettre ce don dans son contexte. Mon père, qui était un réfugié fuyant les nazis, m’a appris que lorsqu’on est accueilli dans un pays, on a une responsabilité de donner plus que l’on reçoit, à respecter les règles, à s’engager. C’est ce qui me guide. Je fais œuvre depuis longtemps de mécénat dans le canton de Vaud, en soutenant de très nombreuses causes, de la Fondation Théodora (90 000 francs par an) à la recherche contre le cancer du sein, jusqu’aux jeunesses campagnardes ou au semi-marathon de la Côte. Je n’ai jamais rien attendu en retour. C’est dans le même état d’esprit que j’ai aidé Géraldine Savary.

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Pourquoi avoir soutenu la campagne qu’elle menait avec le Vert Luc Recordon?

D’abord, je l’aime beaucoup. C’est quelqu’un de très sympa. Nous avons eu ensemble de fascinantes discussions sur l’avenir de la social-démocratie, dont le projet de réduire les inégalités par l’impôt ne fonctionne plus. Il faut trouver d’autres moyens, rénover le Parti socialiste qui joue un rôle important dans la société, sinon il va disparaître. On en débattait. Je lui envoyais des articles. C’est pour cela que je l’ai aidée. Mais les socialistes, eux, l’ont poussée à s’en aller au lieu de dialoguer, y compris avec moi!

Une socialiste n’a-t-elle pas le droit d’avoir des amis qui ont de l’argent? Les riches ne peuvent-ils aider que des politiciens de droite? Même si nous avons des idées différentes, nous pouvons dialoguer.

Vous n’avez pas pensé qu’il serait problématique pour une femme de gauche d’accepter l’argent d’un milliardaire?

Une socialiste n’a-t-elle pas le droit d’avoir des amis qui ont de l’argent? Les riches ne peuvent-ils aider que des politiciens de droite? Même si nous avons des idées différentes, nous pouvons dialoguer. Ma mère qui était socialiste – elle avait la carte du parti – ne m’a pas fermé la porte le jour où je suis devenu capitaliste. Et franchement, on fait des centaines de donations par an dans le canton. Les sommes étaient si modestes [ndlr: 15 000 francs en 2011 et 10 000 francs en 2015] que je ne m’en souvenais même plus lorsque l’affaire a éclaté.

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Avez-vous financé la campagne d’autres politiciens suisses?

Non. Géraldine Savary est la seule personnalité politique que j’ai aidée.

Avez-vous soutenu des partis politiques en Suisse?

Mais non! Quel intérêt aurais-je à le faire? Dans les rédactions, vous êtes persuadés que je suis une sorte d’espion russe… C’est parfaitement ridicule.

Pourquoi avoir participé à des voyages en Sibérie avec des politiciens romands?

J’ai rencontré il y a une dizaine d’années le journaliste Eric Hoesli. Nous avions exactement les mêmes intérêts. Il organisait déjà des voyages en Sibérie avec des personnalités de toutes provenances et m’a demandé si je souhaitais y participer. C’était un immense privilège pour moi. J’habitais en Suisse, mais j’avais en fait très peu de contacts ici. C’est très difficile de s’intégrer quand vous venez de l’étranger. Pouvoir côtoyer ces gens que j’admire, faire leur connaissance, devenir leur ami, ce fut, je le répète, un privilège. J’aimerais insister sur un point: je fais des affaires dans le monde entier et je peux vous l’assurer, les politiciens suisses sont parmi les plus intègres de la planète. C’est l’une des raisons qui ont conduit Ferring à installer son siège mondial ici. Au lieu de les critiquer, vous devriez leur remettre une médaille. Même si les décorations n’existent malheureusement pas en Suisse.

Combien de voyages avez-vous effectués avec eux?

Un par an pendant huit ou neuf années. Honnêtement, je ne sais plus trop. Ces voyages étaient marginaux par rapport à mes nombreuses autres expéditions. Une semaine en Sibérie par rapport à trois mois autour de l’Antarctique…

Quel rôle avez-vous joué dans ces séjours?

J’étais un simple participant. C’est Eric Hoesli qui organisait le voyage. Je l’ai juste un peu aidé pour la logistique. J’ai un bureau sur place, en Russie, avec deux collaborateurs. Et chacun a payé sa part du voyage, comme vient de le confirmer, du reste, l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin.

Avez-vous financé des choses sur place, comme des vols en hélicoptère ou des bateaux?

Non et je ne comprends pas que l’on me pose encore la question. Une instruction préliminaire a été ouverte par le Ministère public du canton de Vaud et plusieurs policiers ont investigué. Leur enquête a conclu que ces accusations étaient fausses.

Pourquoi veut-on absolument me faire passer pour un propagandiste? En tant que consul honoraire, je ne fais pas de politique.

Vous êtes consul honoraire de Russie. Y voyager avec des personnalités suisses, n’est-ce pas une sorte de «soft power», une manière de vendre une belle image de ce pays?

Mais c’est un pays merveilleux! Pourquoi veut-on absolument me faire passer pour un propagandiste? En tant que consul honoraire, je ne fais pas de politique. Je m’occupe de culture, de science et de sport, uniquement, en faisant par exemple venir le ballet du Bolchoï ou de jeunes hockeyeurs.

On vous dit proche de Poutine…

Mais m…! J’ai peut-être rencontré Poutine quelques fois et échangé à peine dix mots avec lui. Est-ce que cela fait de moi son ami? Non! On écrit tout le temps que j’avais été décoré par lui… J’ai aussi été décoré par la reine du Danemark, par le président allemand, par la reine Elisabeth et même par le pire ennemi de Poutine, l’ancien président géorgien Mikheïl Saakachvili. En outre, Poutine a été élu démocratiquement, comme Trump d’ailleurs. On peut ne pas aimer Trump, ce n’est pas pour cela que l’on ne va plus se rendre aux Etats-Unis.

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Est-ce que vous mettez sur le même niveau la démocratie américaine et la démocratie disons autoritaire de Poutine?

Vous n’allez pas réussir à m’attirer dans une discussion sur la politique menée par le gouvernement russe… Ce n’est pas mon rôle. En tant que consul honoraire, je suis un civil, je ne suis pas payé par la Russie. Les activités culturelles et sportives soutenues par le consulat honoraire me coûtent d’ailleurs un million de francs par année.

Comment vous, homme d’affaires suédois, êtes-vous devenu consul honoraire de Russie?

Je suis allé en Russie à la fin des années 1990 dans le cadre de mon premier périple au pôle Nord. J’en avais une vision très négative. Pour des raisons historiques, la Suède est un pays foncièrement russophobe. Enfant, on me racontait que les Russes étaient des monstres. Mais dans la vie, les préjugés finissent par tomber lorsque vous vous confrontez à la réalité. J’y ai fait des connaissances, noué des amitiés, monté des expéditions avec des Russes et mené des projets de recherche. Pour me remercier, les autorités m’ont nommé consul honoraire. J’en suis très fier.

D’où vous vient cette passion pour les pôles?

Je ne peux pas répondre à cette question. C’est en moi depuis que je suis tout petit… Lors de mes études, nous nous retrouvions tous les jeudis soir avec un ami autour d’une bière. On se répétait que nous irions un jour aux îles Féroé. C’était alors la destination la plus exotique que nous puissions imaginer. Ce rêve, nous l’avons finalement réalisé quelques années plus tard. Nous avons poursuivi avec l’Islande, le Groenland, le Spitzberg. Un jour, lorsque j’habitais encore Paris, ma femme m’a tendu le journal Le Monde avec un article consacré à l’expédition au pôle Nord de l’explorateur français Bernard Buigues. Je l’ai contacté pour qu’il m’y emmène. Il opérait depuis la Sibérie. Et une fois que vous êtes au pôle Nord, qu’est-ce que vous faites? Vous allez au pôle Sud…

Suédois aux origines allemandes, consul russe habitant en Suisse… Vous restez un personnage mystérieux. D’où venez-vous?

Si je suis né en Suède, c’est parce que mon père a fui l’Allemagne d’Hitler. C’était un Frison, une minorité qui a sa propre langue et qui vit sur les îles de la mer du Nord. Etudiant à Kiel, il a été arrêté par la Gestapo un jour à 5 heures du matin chez lui, pour avoir distribué des tracts dénonçant le parti nazi. Après deux ans de prison, il a réussi à s’enfuir, en train jusqu’à Bâle, où il a terminé ses études de médecine. Il s’est ensuite installé en Suède où il a fondé avec ma mère la société Ferring. Mes parents ont fait de la biotechnologie avant même que la biotechnologie n’existe. C’étaient des pionniers dans le domaine des protéines, des peptides. La société aurait pu être l’une des plus importantes de la planète, mais mon père avait des principes moraux très stricts. Il se refusait à faire de la publicité pour les médicaments et n’a jamais voulu emprunter de l’argent. Ça a complètement bloqué le développement de la société.

Quand avez-vous repris les rênes de l’entreprise?

Le 3 janvier 1983. L’entreprise comptait 150 employés et un chiffre d’affaires de 12 millions de dollars. J’étais conscient que la Suède était trop petite et qu’il fallait internationaliser au plus vite la société. Nous devions également trouver des marchés de niche pour nous développer. C’est ainsi que nous sommes devenus l’un des leaders mondiaux dans la lutte contre l’infertilité. Ce sont des médicaments assez chers, des traitements compliqués. Ferring compte aujourd’hui 6500 employés dans le monde pour un chiffre d’affaires de quelque 2 milliards de francs.

Quel rôle avez-vous encore chez Ferring?

Je n’ai plus d’activité opérationnelle dans la société. A 68 ans, j’aspire à me consacrer à ce qui me passionne. J’ai plusieurs centres d’intérêt dans le mécénat. Il y a le Bhoutan, pays où j’ai investi dans un musée de textile pour aider les femmes à avoir un emploi. Je m’engage également pour l’écologie en soutenant la science. On ne peut plus nier le phénomène de réchauffement climatique. Je l’ai constaté de mes propres yeux: la glace des pôles disparaît. Entre autres grands projets, j’ai financé un programme de dératisation de l’île anglaise de la Géorgie du Sud, dont la faune avait été détruite par les rats amenés à l’époque par les baleiniers. Depuis deux ans, un demi-milliard d’oiseaux sont revenus y nicher. J’aide aussi la Russie, dont la population diminue et où j’offre une clinique de fertilité à une ville chaque année. Sans oublier mon soutien à la culture et à la langue frisonnes, que seulement 3000 personnes parlent encore. Vous comprendrez donc que corrompre les politiciens vaudois n’est pas vraiment une de mes priorités.

Vous, milliardaire au bénéfice d’un forfait fiscal, avez effectué des voyages en Sibérie avec le conseiller d’Etat vaudois Pascal Broulis, chef du Département des finances. N’y a-t-il pas un risque de connivence?

Je n’ai jamais parlé de ma situation fiscale avec lui. Lorsque les discussions sur mon installation dans le canton de Vaud ont eu lieu, c’était d’ailleurs Charles Favre qui était chargé des Finances vaudoises. Pascal Broulis n’était même pas encore conseiller d’Etat. De plus, mon forfait fiscal, ce sont mes avocats qui en ont parlé avec le fisc. Je n’ai rencontré personne de l’administration des finances. Ces insinuations m’irritent. On oscille entre le maccarthysme, où l’on attaque des gens en se basant sur des émotions, et les mécanismes de propagande, où lorsque à force de répéter un mensonge, il devient une vérité.

Ce qui m’attriste, c’est que j’ai essayé de redonner à ce pays ce qu’il m’a donné. Et là, on ne me fait passer que pour le grand corrupteur de la politique vaudoise.

Ce n’est pas un peu excessif?

J’assume. Il faut remonter aux origines de toute cette affaire, dans laquelle Géraldine Savary et moi-même ne sommes que des victimes collatérales. Depuis le début de l’année, un journaliste d’un quotidien zurichois [ndlr: le Tages-Anzeiger] va écrire d’innombrables articles contre un seul politicien romand, Pascal Broulis. Pourquoi? C’est un homme intègre, honnête, de caractère. Il a transformé un canton qui était en quasi-faillite en une economic powerhouse (puissance économique). Il y a dorénavant davantage de capital-risque investi ici que dans n’importe quelle autre région du pays. Le grand frère à l’Est du pays est-il jaloux de ce développement?

N’est-ce pas tout simplement des médias qui font leur travail d’enquête…

L’enquête préliminaire a été classée. Il n’y a pas de scandale! Pourquoi un tel acharnement sur un seul homme? Je vous le demande. C’est intolérable. Je suis surpris que personne n’ait eu le courage de prendre la défense de Pascal Broulis.

Reste que votre forfait fiscal suppose une inactivité, alors que vous semblez toujours être à la tête d’une multinationale. Cela interpelle…

Tout est au contraire très clair. Je vis des revenus de ma fortune personnelle. Je ne touche pas de revenu de Ferring, où j’ai le rôle de président non exécutif (non-executive chairman), sans rémunération. Mais le canton de Vaud n’est pas perdant. Avec mes actions de philanthropie [ndlr: en une dizaine d’années, les versements de Frederik Paulsen à des organisations vaudoises se montent à plus de 40 millions de francs], j’ai dépensé peut-être dix fois plus que ce que j’aurais payé en impôts. Je pense avoir été plus efficace en donnant de l’argent directement à des gens plutôt que de le verser à l’Etat où il aurait transité par une bureaucratie. C’est une question éminemment idéologique, je vous le concède… Ce qui m’attriste, c’est que j’ai essayé de redonner à ce pays ce qu’il m’a donné. Et là, on me fait passer pour le grand corrupteur de la politique vaudoise. Alors que ce que je préfère ici c’est justement l’intégrité des politiciens!

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