Portrait

Frederik Paulsen, un (riche) ami qui vous veut du bien

Qui est ce mystérieux milliardaire venu du froid qui a accompagné des personnalités romandes en Russie lors de voyages aujourd’hui auscultés par la justice vaudoise? Portrait d’un homme aussi discret qu’omniprésent

S’il n’était pas né au XXe siècle, Frederik Paulsen aurait été un capitaine au long cours, parcourant le vaste monde. A l’instar de son grand-père qui prit le large de longues années pour fuir la pauvreté de Föhr, une île allemande fouettée par les vents de la mer du Nord. Mais Frederik Paulsen est né en 1950 à Stockholm. Il devint capitaine d’industrie, faisant prospérer la société Ferring Pharmaceuticals, fondée par son endocrinologue de père, pour en faire un des leaders mondiaux de la lutte contre l’infertilité. N’ayant jamais oublié les aventures des Vikings qui le faisaient tant rêver enfant, il restera dans l’histoire comme le premier homme à avoir atteint les huit pôles de la planète, membre à vie du très sélect Club des explorateurs de New York, succédant à des noms aussi illustres que Roald Amundsen, Edmund Hillary et Neil Armstrong.

Voilà pour la biographie de ce personnage hors norme, sorte de Phileas Fogg de la pharma. Mais aujourd’hui, le Scandinave est surtout celui par qui le scandale arrive en ce bon Pays de Vaud, où il a installé le siège de son entreprise en 2006, à Saint-Prex, sur les bords du Léman. Depuis plusieurs semaines, le nom de Frederik Paulsen fait parler.

Les plus grands noms de la politique en Sibérie

Une série d’articles a mis en lumière le fait que le milliardaire venu du froid, également consul général honoraire de Russie, a accompagné à plusieurs reprises un groupe de personnalités lors de voyages dans l’Extrême-Orient russe organisés par le journaliste et professeur russophile Eric Hoesli (ancien rédacteur en chef du Temps). Des périples à la découverte de la Sibérie profonde qui ont vu se succéder les plus grands noms de la politique romande (Pascal Couchepin, Isabelle Chassot, François Longchamp, Géraldine Savary, Pascal Broulis…) et du monde scientifique comme Charles Kleiber, ancien secrétaire d’Etat à la formation et à la recherche, ou Patrick Aebischer, ex-patron de l’EPFL.

Ces voyages en Russie étaient connus. Ils avaient d’ailleurs déjà fait parler d’eux. A l’automne 2012, le journal La Liberté racontait qu’un de ces séjours avait failli provoquer un incident diplomatique avec le Japon. Toujours emmené par Eric Hoesli et Frederik Paulsen, le petit groupe de politiciens helvétiques avait eu la bonne idée de partir en vadrouille sur l’île de Kunashir, dans les Kouriles, un archipel qui fait l’objet d’un contentieux territorial entre Moscou et Tokyo depuis 1855… Le pedigree des voyageurs, en particulier celui de l’ancien président de la Confédération Pascal Couchepin, avait provoqué l’ire du Ministère japonais des affaires étrangères, qui avait alors officiellement exigé des explications de Berne.

«Ces voyages n’avaient rien de luxueux»

Aujourd’hui, certaines de ces expéditions font de nouveau la une, à la suite de soupçons quant au fait que Frederik Paulsen n’aurait pas juste été un simple participant, mais qu’il aurait pris à sa charge une partie des frais. Interrogés par les médias, les principaux intéressés, le conseiller d’Etat Pascal Broulis et la conseillère aux Etats Géraldine Savary, n’ont eu de cesse d’arguer que ces voyages, payés par leurs soins, étaient strictement «privés», un mot répété tel un mantra. Une défense néanmoins ébranlée par le fait que les «touristes» suisses ont rencontré en Russie des représentants des autorités locales, des photos attestant de ces réunions.

«Ces voyages n’avaient rien de luxueux, se défend l’un des participants à ces séjours, qui souhaite garder l’anonymat. Nous voyagions souvent dans des conditions précaires. Il nous est arrivé de dormir dans des yourtes ou des hôtels aux lits infestés de puces. C’était l’aventure, et c’est cela qui faisait le charme de ces expéditions.» Il réfute des liens d’intérêts et parle plutôt d’amitié nouée au fil des périples. «Je suis conscient que, vu de l’extérieur, cela fait un peu réunion de happy few. Mais la réalité, c’est que c’était bon enfant. Il régnait une ambiance de course d’école entre des gens contents de vivre une expérience ensemble.»

Les «liaisons dangereuses» des élus

Pourtant, depuis quelques semaines, l’histoire commence à ressembler davantage aux Liaisons dangereuses qu’à Michel Strogoff. Face aux questions et suite à la dénonciation de trois élus d’extrême gauche, le procureur général du canton de Vaud, Eric Cottier, a annoncé le 13 septembre dernier son intention d’entamer des investigations préliminaires concernant ces voyages d’élus, afin de déterminer si une instruction judiciaire se justifiait. A l’image de son confrère genevois dans l’affaire Maudet, le magistrat devra décider si les faits sont constitutifs de l’infraction d’acceptation d’avantage. Le communiqué du Ministère public vaudois a surpris le landerneau politique. Il fait monter la pression d’un cran sur deux élus, Géraldine Savary et surtout Pascal Broulis, particulièrement exposé de par son poste de chef du Département des finances, la gauche radicale ne se privant pas de rappeler que Frederik Paulsen bénéficie d’accords fiscaux, tant pour lui que pour son entreprise.

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Les différents protagonistes de l’affaire ne souhaitent plus s’exprimer vu la tournure juridique des événements. Frederik Paulsen a également décliné une demande d’interview du Temps. Le nom du milliardaire suédois est une nouvelle fois apparu cette semaine dans les médias. Le journal Tages-Anzeiger a révélé mardi que le Suédois avait invité, en 2015, Géraldine Savary à un concert de l’Orchestre de Paris donné dans le cadre du Festival international de musique et de danse de Grenade, en Andalousie.

Bolchoï et Conseil fédéral

On peut s’étonner de cette proximité de Frederik Paulsen avec des femmes et des hommes politiques en vue, lui réputé pour sa discrétion toute protestante. Ceux qui l’ont rencontré décrivent un homme tout en retenue, dont le visage ne s’illumine que lorsqu’il évoque ses explorations. «C’est un taiseux, qui parle peu, presque muet», confirme quelqu’un qui l’a côtoyé. L’homme semble paradoxalement omniprésent, notamment au niveau économique – il est par exemple membre du conseil d’administration de Philip Morris International –, mais pas seulement. «Qui connaît la vie culturelle lausannoise sait que Frederik Paulsen est incontournable», relève un politicien du chef-lieu vaudois. Le patron de Ferring est notamment membre du Conseil de fondation de l’Opéra de Lausanne, dont le vice-président n’est autre que le syndic de la cité, le socialiste Grégoire Junod.

En février 2011, lorsque Frederik Paulsen fait venir le prestigieux ballet moscovite du Bolchoï au Théâtre de Beaulieu, la liste des invités est impressionnante. On retrouve deux anciens conseillers fédéraux, Pascal Couchepin et Hans-Rudolf Merz, les conseillers d’Etat vaudois Pascal Broulis, Anne-Catherine Lyon et Jacqueline de Quattro ou le fondateur d’Ikea, Ingvar Kamprad. La soirée jugée «époustouflante» est même l’occasion d’une rencontre tout ce qu'il y a de plus officielle entre le conseiller fédéral Didier Burkhalter et le ministre russe de la Culture, Alexandre Avdeïev. La première dame de Russie de l'époque, Svetlana Medvedeva, a même fait le déplacement pour l’occasion.

De multiples liens avec la Russie

Généreux mécène, explorateur insatiable, patron à succès, père de cinq enfants, Frederik Paulsen porte de nombreuses casquettes. L’une est particulièrement intrigante. Depuis 2009, l’industriel occupe le poste de consul général honoraire de la Fédération de Russie. C’est à travers ses expéditions que le Scandinave s’est familiarisé avec le monde slave, se liant d’amitié avec l’explorateur polaire Arthur Tchilingarov, nommé héros de la Russie, ancien vice-président de la Douma et proche de Vladimir Poutine, dont il est le représentant spécial pour la coopération internationale en Arctique et en Antarctique. En 2008, Frederik Paulsen a d’ailleurs reçu l’Ordre de l’amitié des mains du président russe.

Frederik Paulsen incarne une forme de «soft power». Il ne s’en cache pas. Récemment interviewé dans le cadre de l’émission Tout un monde de la Radio romande, il regrettait les «critiques émotionnelles injustifiées» envers l’ancienne URSS: «J’essaie de faire en sorte que la Suisse découvre un peu la Russie, par des visites et en organisant des activités culturelles et politiques. Les gens qui entrent en contact avec la Russie ont ensuite un avis plus nuancé.» Exemple de cet activisme, le colloque qu’il organise chaque année au château de Coppet; l’invitée de l’édition 2018 était Anna Belkina, rédactrice en chef adjointe de Russia Today, la chaîne de télévision d’information en continu financée par le gouvernement.

La controverse du drapeau russe sous les glaces

De par ses passions, le chimiste de formation s’est beaucoup investi dans la science, à l’EPFL, en finançant deux chaires (consacrées à l’étude des milieux lacustres et aux environnements extrêmes des pôles) et en mettant sur pied la Journée de l’innovation Suisse-Russie au Rolex Learning Center. Mais l’opération la plus spectaculaire demeure la campagne de recherche menée dans le Léman lors de l’été 2011, sponsorisée par la société Ferring à hauteur de 3 millions de francs. Frederik Paulsen a organisé la venue des bathyscaphes russes Mir 1 et Mir 2, parmi les plus performants de la planète. Pour la petite histoire, le grand public a découvert ces sous-marins jumeaux en 1997 lors de la sortie du film Titanic, le réalisateur James Cameron les ayant utilisés pour filmer l’épave du célèbre paquebot.

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C’est justement dans l’un des deux submersibles que Frederik Paulsen a pris place le 2 août 2007 pour plonger sous la glace de l’Arctique et atteindre pour la première fois le «vrai» pôle Nord géographique, situé à 4261 mètres de profondeur, là où l’axe de rotation de la Terre perce la croûte terrestre. L’opération «Arktika» était risquée. Elle sera remarquée – jamais l’homme ne s’était aventuré si loin dans les abysses sous la banquise –, mais elle fit aussi l’objet d’une controverse mondiale. La pose d’un drapeau russe en titane sur le plancher marin du pôle Nord va être interprétée comme un signe flagrant des nouvelles visées expansionnistes de Moscou sur l’Arctique. Frederik Paulsen se défendra en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’un geste improvisé de l’équipage dans le cadre d’une expédition privée, financée par ses soins. Rejetant tout nationalisme, il répétera que l’exploration des pôles est avant tout une grande histoire d’amitié. Mais, déjà, la générosité et la fortune du Suédois suscitaient des interrogations.

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