élections fédérales

La frénésie solitaire du président de parti

Vingt heures par jour, les présidents de parti nationaux se démènent sur tous les fronts. Après quoi courent-ils, dans un pays où les victoires sont homéopathiques?

Attablé au wagon-restaurant de l’Intercity 729, Ueli Leuenberger s’inflige un plat de lasagnes rosâtres. Ce vendredi 7 octobre, le patron des Verts suisses roule vers Zurich. Il est 14 h 07. Dans quatre heures et 230 kilomètres, il affrontera ses homologues présidents de partis nationaux sur le plateau d’ Arena , la principale émission politique du pays. À tour de rôle, chacun aura une minute pour convaincre les électeurs alémaniques face caméra, puis neuf pour encaisser les attaques des autres.

«Je ne suis pas certain que tout le monde dans mon parti se rende vraiment compte qu’une participation à Arena, c’est sept heures de voyage», sourit Ueli Leuenberger, fourchette à la main. Les lasagnes refroidissent.

À quelques jours du 23 octobre, les présidents de partis sont sur tous les fronts. Une grillade publique sur la place centrale de Schwyz pour Christian Levrat (PS), un débat à l’école professionnelle d’Uttwil pour Toni Brunner (UDC), un aller-retour Lugano – Saint-Gall pour Fulvio Pelli (PLR), un saut de puce à Bâle pour Christophe Darbellay (PDC): la campagne est un sprint, mais le tour de Suisse est perpétuel et chaque étape compte. Les élections fédérales ont beau être une addition de compétitions cantonales, «la présence du président sur le terrain mobilise, assure Christian Levrat. Il mobilise surtout les siens et les candidats».

Pourtant, à la différence des démocraties voisines – où l’alternance promet le grand soir au vainqueur et des lendemains qui déchantent au perdant, où le chef du parti victorieux peut rêver de Chancellerie ou d’Elysée – les présidents de partis suisses se battent pour des miettes. On sait que l’UDC marche bien et que le PLR est à la peine. On sait aussi que la révolution n’aura pas lieu. Le système est ainsi fait: le pouvoir se partage et les surprises sont aussi rares que timides.

Après quoi les présidents courent-ils? Pourquoi le premier socialiste se nourrit-il de sandwiches sur le pouce? Qu’est-ce qui fait sortir Fulvio Pelli de son lit tessinois à 5 heures du matin? Deux pour cent de plus ou de moins pour le PDC valent-ils 120 000 kilomètres de déplacements par année? «Excellente question, hésite Christophe Darbellay comme pour légitimer l’incompréhension. C’est comme ça… en Suisse la révolution avance à petits pas.»

Tellement petits qu’en période d’élections, l’objectif est moins de gagner que de ne pas perdre. Au wagon-restaurant toujours, et lui aussi en route vers les studios de la télévision alémanique, Christian Levrat révise les éléments de langage préparés par son équipe. À voix basse, comme un écolier, il mémorise, les yeux au ciel. La campagne bernoise défile derrière la vitre, invite à la contemplation. Elle attendra: «On a perdu 4% la dernière fois! Pour nous cette campagne est un immense travail de stabilisation et de reconstruction». Pendulaire au long cours, il tend son abonnement général au contrôleur d’un geste mécanique.

Oui, le jeu est ingrat, mais il est incontournable. Et ce qui est vrai pour le socialiste l’est aussi pour les autres. «Si le président national ne faisait pas tous ces efforts alors que de nouveaux partis chassent sur nos terres, nous risquerions la même déroute qu’en 2003», promet le conseiller national Jacques Neirynck (PDC/VD). Même lucidité froide pour le président romand de l’UDC, Yvan Perrin: «En Suisse, le président de parti se bat pour la stabilité. Mais si on arrête de travailler, on disparaît.»

Entre deux portes du centre des médias du Palais fédéral, Fulvio Pelli est pressé. Il sort à peine d’une conférence de presse du PLR et doit manger quelque chose avant de partir pour Saint-Gall. Revenant sur sa prestation à Arena, il transpire le même fatalisme: les électeurs ont déjà fait leur choix, une bonne prestation ne fera que renforcer leur conviction, «mais si vous vous plantez, ça coûte.»

Seul Ueli Leuenberger, de retour à Genève mais cloué au lit par un calcul rénal, vient interrompre ce concert de réalisme arithmétique: «Même pour gagner peu, il faut se battre: on sait par exemple que l’élection au Conseil fédéral peut se jouer à un ou deux sièges près.»

À l’aridité d’un travail de fourmi vient s’ajouter une double peine pour les présidents de partis: «Le prix à payer, c’est qu’on est toujours perdant, soupire Christian Levrat. Si le parti perd, c’est de ma faute. Si le parti gagne, c’est grâce aux élus dans les cantons. C’est ce que Fulvio Pelli veut dire quand il explique que la défaite est la règle en politique.»

Autre style, même constat, Christophe Darbellay parle, lui, de «paratonnerre. Quand on veut affaiblir un parti, on affaiblit la tête. Il y a des gens qui sont payés pour nous vomir dessus.»

Lundi 10 octobre, le président du PDC est vautré de tout son long, ou presque, sur la banquette arrière de la voiture qui le conduit de Berne à Monthey. Nouveauté de ce millésime électoral, le parti a mis une berline à sa disposition. Le chauffeur est bénévole et les sièges en tissus, mais le luxe est bienvenu pour qui fait «dix cantons dans la semaine».

Une heure de route, c’est une heure de répit. Juste ce qu’il faut pour réfléchir à son rôle: «punching-ball, mobilisateur, représentant de commerce, responsable des thérapies de groupe… Il faut être convaincu et philosophe, c’est un sacerdoce.» Ses homologues préfèrent le mot «sacrifice». Christophe Darbellay est démocrate-chrétien; les mots diffèrent, le sens demeure.

«Président de parti, c’est la pire des positions qui existent en politique, tranche l’historien des partis Olivier Meuwly. Parce qu’il est extrêmement difficile de penser seul quand il faut penser pour tout le monde.» «Il faut être schizophrène, ajoute le politologue socialiste François Cherix. Vous devez développer une capacité de leadership et simultanément être capable de décomposer cette force en éléments adaptables aux réalités cantonales.»

Les réalités cantonales. Celles-là même qui retardent Christophe Darbellay dans un bouchon à l’entrée de Monthey, se rappellent à tous les présidents dans l’exercice quotidien de leur fonction d’équilibriste. «Quand vous devez prendre position sur le deuxième tube du Gothard, que le parti n’est pas d’accord à Uri et qu’il applaudit au Tessin, c’est dur, se souvient le patron du PDC. Toute la difficulté est de faire comprendre à tous ce qui est bon pour le parti national.»

Un art dans lequel Fulvio Pelli serait passé maître, si l’on en croît le radical Marc Comina, directeur romand de Farner consulting: «Son parti est une bande intenable. Tout le monde est libre et chacun dit ce qu’il veut. Mais il a réussi à les faire marcher droit. Il a tout soumis à discussion, tout fait voter. Bilan: on n’entend plus le clivage entre les «mous» romands et la droite dure alémanique.» «Là ou les conseillers fédéraux sont des entrepreneurs, je suis un manager», résume l’intéressé.

Managers, équilibristes, schizophrènes, VRP ou «dauphins dans un banc de requins» (la formule est de Toni Brunner): sur le papier, «ce n’est pas le métier auquel tout le monde aspire», ironise le Tessinois. Alors pourquoi l’ont-ils choisi? Comment Christophe Darbellay supporte-t-il qu’un citoyen lambda l’appelle pour débloquer le permis de construire de sa cabane de jardin? Ne serait-ce que par gourmandise qu’Ueli Leuenberger passe son samedi à mitonner une «soupe de courge aux saveurs des Mille et une Nuits» pour le stand vert du marché de Plainpalais? «Le président de parti est la prolongation politique du pompier volontaire, ose Yvan Perrin, ici porte-parole fortuit de la corporation. Notre système commence à tous les niveaux par une part d’abnégation et de conscience du bien commun.»

Dans le train, en voiture, entre deux portes ou au téléphone, les réponses se ressemblent: foi inébranlable en des valeurs fondamentales, amour du débat, besoin d’adrénaline, passion de la politique, bonheur des rencontres et soif d’influence.

Mais dans le train, en voiture, entre deux portes ou au téléphone, deux termes manquent cruellement à l’appel: pouvoir et ambition. «Parce que si l’objectif est de devenir conseiller fédéral, ce n’est certainement pas le bon chemin», jure Christian Levrat. «Plus vous êtes président, moins vos adversaires vous apprécient», poursuit Fulvio Pelli. «Pour devenir conseiller fédéral, mieux vaut être chef de groupe, conclut Christophe Darbellay: vous êtes plus en retrait, les sujets sont plus prévisibles et vous traitez avec vos pairs.» Voilà pour l’ambition. Ne pas les croire ne changera rien à l’affaire.

Reste le pouvoir. Outre celui qu’ils exercent sur leur parti – le privilège de fixer le rythme, la maîtrise de l’agenda et la force de proposition – existe-t-il vraiment? «Oui, se redresse Christophe Darbellay sur le siège arrière. Même si les entretiens de Wattewil ne sont plus ce qu’ils étaient, nous sommes proches des conseillers fédéraux, nous discutons beaucoup avec les grands lobbies, avec les think tanks et les associations. C’est un rôle qui s’apparente à une forme de pouvoir.»

Le conseiller national Christian Lüscher (PLR/GE) est encore plus clair: «Il ne faut pas se leurrer, ils font partie des vingt types qui comptent en politique suisse.» Ajoutez les conseillers fédéraux et les chefs de groupe et, effectivement, le compte est bon.

Certes admettent-ils tous – qui dans le train, qui en voiture, qui entre deux portes – que le pompier ne sera pas éternellement volontaire. Que la présidence à temps partiel, défrayée au lance-pierres, aura bientôt fait son temps. Mais en attendant, Paris vaut bien une messe et la présidence une portion de lasagnes. Froides, s’il le faut.

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