Les gens de l'extérieur évoquent, intrigués, la «forêt magique». Les Gruériens, eux, l'appellent simplement la forêt du Lapé, comme pour éviter de trop attirer l'attention sur ces quelques hectares cachés derrière la chaîne des Vanils, inaccessibles sur leur chaos de roches. Ici, point de sentier balisé, de pistes VTT ou de cabanes de bûcheron. Juste une chapelle, à l'entrée de la vallée du Petit Mont, pour marquer la limite de la terre des hommes. Au-delà, protégée par les alpages de Frejima Derrey et Devant, trônant au pied des Dents de Ruth et de Savigny, la forêt du Lapé attend ses fidèles. Sirène d'écorce et de roche, elle détourne immanquablement les chemins. Ses lisières déchirées étreignent progressivement les explorateurs, puis les engloutissent dans un dédale de blocs arrachés à la montagne, vaincus au fil des millénaires par la végétation. «C'est un territoire qui ne nous appartient plus, dit de ce lieu l'artiste bullois Jacques Cesa, qui y établit son atelier quelques mois par année. La main des hommes s'est arrêtée au dernier bout de pâturage, ensuite c'est un chaos hermétique de vie, un chaos sauvage, une forêt labyrinthe.»

Ceux qui connaissent l'endroit en parlent les yeux pleins de sa lumière, l'âme soulevée par sa fascination. Tous voudraient qu'on l'épargne. «Le respect, on le sent, dit Jacques Cesa, la force des lieux l'impose, c'est un tel gouffre que souvent les gens n'osent pas aller plus loin que les premières clairières.» Les quatre ou cinq propriétaires qui se partagent la forêt n'en ont que très peu exploité le bois en raison de son inaccessibilité. Les quelques coupes effectuées l'ont été pour l'usage local, les dernières au début des années septante. Ce qui fait que cette forêt constitue de facto une réserve naturelle, bien que n'étant pas encore mise en réserve.

Sa «célébrité secrète», la forêt du Lapé la doit à la morphologie de son sol, puisqu'elle s'est développée entièrement sur un éboulement. La roche, faite d'un calcaire très massif, ne se fragmente que très peu lorsqu'elle tombe. Ce qui explique la présence d'énormes blocs sous les arbres. Mais ce que l'on ne s'explique pas vraiment, c'est la présence de tels rochers, issus du même éboulement, perchés sur une crête qui traverse le Petit Mont, juste en contrebas de la forêt. Bernard Loup, docteur en géologie à l'Office des constructions et de l'aménagement du territoire du canton de Fribourg, explique que les glaciers ont pu les transporter lors de la dernière glaciation il y a 15 000 à 20 000 ans. Mais il évoque aussi la possibilité – plus probable – d'un écroulement, plutôt que d'un simple éboulement: «Lors de la chute de ces gros blocs, un phénomène de dynamique interne se développe qui voit les rochers se transmettre mutuellement de l'énergie, laquelle s'ajoute à l'effet de la simple gravité.»

C'est ce même phénomène de «boules de billard» qui s'est produit le 11 septembre 1881 à Elm dans le canton de Glaris: ce jour-là, dans une carrière, on provoqua la chute d'une falaise. Les habitants, qui observaient la scène depuis une hauteur sur le versant opposé, furent rattrapés par les rochers. Il y eut 116 morts et le village fut détruit. La vitesse des blocs a été estimée à près de 300 km/h.

La carcasse d'un Messerschmitt

Ce dédale de rocs du Lapé est à l'origine d'une autre curiosité, la présence massive et exceptionnelle à cette altitude (1700 m) d'aroles: 25% à côté de 70% d'épicéas plus quelques feuillus. Or, les aroles se rencontrent surtout dans les Alpes centrales entre 2100 et 2200 mètres. Benoit Weber, ingénieur forestier, explique que l'arole est pourtant présent dans les Préalpes depuis la dernière période de glaciation, mais à aucun autre endroit en une telle concentration: «Tout s'explique par le sol, avance-t-il, les grandes cavités entre les blocs provoquent des courants d'air froid qui nuisent à la croissance des jeunes pousses. Allié au peu d'humus en présence, ce froid a rendu moins concurrentielles les autres essences et l'arole s'est développé.»

En plus des génisses qui parfois s'y réfugient l'été pendant les orages, nombreux sont les animaux qui ont investi les lieux: lièvres variables, chamois, lagopèdes, chevêchettes, coqs de bruyère, batraciens – la forêt est peu pentue et recèle de nombreuses petites gouilles. Et puis des casse-noix mouchetés, oiseaux qui font des réserves de graines d'aroles pendant l'hiver et en assurent la dissémination. Enfin, le lynx et l'aigle, nomades, y passent sans doute… Plus étonnant, un Messerschmitt Bf-110 de la Luftwaffe qui s'est écrasé le 18 juillet 1944 au pied de la Wandfluh: on y a retrouvé sa carcasse (certains débris y seraient encore), mais jamais le pilote…

A l'automne, une fois les troupeaux redescendus en plaine, le Petit Mont et sa couronne du Lapé retrouvent leur silence. Les effluves n'en sont que plus forts. «Des solitaires viennent y faire leur désert, dit Jacques Cesa. La rencontre avec cette forêt lyrique, théâtrale, devient alors personnelle, intime. Le Lapé devient un nid surdimensionné.»