L'an prochain, la ville de Fribourg célébrera en grande pompe son 850e anniversaire. A cette occasion, les autorités veulent se montrer dignes de Berthold IV de Zaehringen, fondateur de la cité en 1157.

«La fête de commémoration sera populaire, rassemblant tous les Fribourgeois. Plutôt que d'être tournée vers le passé, elle les questionnera sur les défis du futur», prédit le syndic, Jean Bourgknecht. Qui a encore quelques soucis de trésorerie. Budgétisé à 2,3 millions, couvert en partie par des sponsors, l'événement coûtera néanmoins 950 000 francs à la capitale cantonale. Or il n'est pas certain que son parlement accepte ce crédit, en raison de sa situation financière catastrophique.

Si la manifestation proprement dite aura lieu du 21 au 24 juin, elle sera rehaussée par la publication d'un livre consacré à l'histoire de la ville aux XIXe et XXe siècles, dirigé par le professeur à l'université de Fribourg Francis Python. Interview.

Le Temps: Commémorer la fondation d'une ville a-t-il un sens à vos yeux d'historien?

Francis Python: Il faut inscrire les commémorations dans un nouveau rapport à l'histoire qu'entretiennent nos sociétés. On insiste beaucoup plus qu'autrefois sur le rappel mémoriel. Les villes, les institutions se donnent une épaisseur historique, essaient de se redéfinir en cultivant leur origine. C'est un mouvement que l'on observe partout depuis le bicentenaire de la Révolution française. C'est une façon de s'identifier par rapport à l'histoire. Mais une histoire qui, avant tout, interroge la mémoire.

- Fêter un 850e anniversaire, ça fait un peu prétexte, non? Le chiffre n'est pas très rond...

- C'est vrai. Les chiffres avec des zéros sont plus magiques. En 1957, lors du 800e, il existait encore une culture historique médiévale à Fribourg. Celle-ci se définissait alors comme la «ville d'art et de tradition». L'office du tourisme, notamment, avait développé cette image, qui ne coïncide plus tellement avec la cité actuelle. C'est peut-être pour la renouveler que les autorités ont décidé d'organiser cette fête.

- Le moment où l'on décide de commémorer n'est donc pas innocent...

- Non. Une commémoration n'est jamais gratuite. C'est un culte, une célébration qui prend prétexte du passé pour viser les besoins du présent. On utilise l'histoire, consciemment ou non, pour ouvrir, consolider une perspective. Ainsi, la ville de Fribourg a actuellement un problème d'identité. Elle est capitale, mais son agglomération a tellement grandi que ses rapports avec cette dernière sont en train de se redéfinir. Il est donc intéressant pour elle de prendre un peu de distance, de chercher un regard historique pour essayer de mieux savoir qui elle est.

- La date de 1157 n'est pas attestée par un document. Comment être sûr qu'elle est exacte?

- Elle fut clarifiée au début du XXe siècle par les travaux de l'historien Pierre de Zürich, dans une perspective positiviste. Il a déduit cette date en procédant à des recoupements à travers les différentes chartes existantes. Aujourd'hui, les historiens sont beaucoup moins sensibles aux dates exactes. Ils essaient plutôt de replacer les choses dans leur contexte.

- A l'occasion de ce 850e, un ouvrage sera publié sous votre direction, consacré au XIXe et XXe. Pourquoi ces deux siècles?

- En 1957, on a réalisé un ouvrage qui étudie le Moyen Age. Depuis, il n'y a plus eu de recherche globale. L'histoire récente de la ville - je ne parle pas du canton - est encore peu connue. Le statut de la ville-Etat de l'Ancien Régime est assez clair, mais après, il y a encore passablement de «trous». Par exemple, on connaît peu le personnel et la vie politique. Alors que Fribourg n'a de loin pas toujours été sur la même longueur d'onde que le canton durant ces deux siècles. C'était une capitale assez dynamique, mais parfois contenue dans son développement par une politique cantonale qui favorisait la campagne. Tout cela mérite d'être retravaillé.

- Quel est votre regard d'historien sur l'actuelle ville de Fribourg?

- C'est une ville qui est restée très humaine, une «ville-village», où l'on se connaît, où la sociabilité est très grande. La greffe universitaire, si elle a eu de la peine à prendre avec le canton, s'est merveilleusement développée en ville. Fribourg est très jeune, avec ses 10000 étudiants qui animent la vie socioculturelle, les commerces. Elle doit relever certains défis, notamment par rapport à son agglomération. Constante historique, sa vieille rivalité avec Berne réapparaît de nos jours. Elle a besoin de se rapprocher de cette dernière, mais en même temps de se particulariser. Mais le principal enjeu d'avenir pour Fribourg réside dans le développement des métropoles en Suisse. De par sa position charnière, elle risque toujours d'être le parent pauvre. Même si elle dispose d'atouts, comme son bilinguisme ou sa qualité de vie.