Commerce

Fribourg: les horaires de la discorde

Le canton est le seul avec Lucerne à fermer les portes de ses magasins à 16 heures le samedi. Au terme d’une campagne crispée au sujet du devenir d’un commerce de détail fragilisé par la concurrence d’internet, les Fribourgeois se prononceront dimanche en votation sur une extension à 17 heures

Avec ses magasins qui ferment leurs portes à 16 heures le samedi, Fribourg fait figure d’exception romande. Mais peut-être plus pour longtemps. Dimanche 30 juin, la population est appelée à se prononcer sur une extension des horaires jusqu’à 17 heures. Le débat est passionnel dans un canton où les horaires des commerces constituent un serpent de mer. Il y a dix ans, en septembre 2009, le peuple avait signifié son refus (à 57,7%) à une telle prolongation.

Cette fois, la volonté d’accorder une heure supplémentaire aux commerces est venue du Grand Conseil, qui a accepté en octobre 2018 une modification de la loi sur l’exercice du commerce (LCom) à la suite du dépôt d’une motion par deux députés. Une décision qui a suscité une levée de boucliers chez les syndicats et plus généralement à gauche. Alors que 6000 signatures étaient nécessaires pour la tenue d’un référendum, plus de 9000 ont été recueillies.

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«La fermeture des commerces à 16 heures le samedi compense celle à 19 heures du lundi au vendredi, à laquelle il faut ajouter une soirée nocturne hebdomadaire à 21 heures, relève Armand Jaquier, secrétaire régional du syndicat Unia et député socialiste. Revenir sur cet équilibre voulu par le législateur de l’époque, sans contrepartie, dégraderait trop les conditions de travail des employées et employés, dans un canton où rien n’est encore réglé au niveau de la convention collective.»

«Attractivité du centre-ville»

Du côté des partisans de la modification de la loi, on y voit au contraire que des effets positifs. «Cette heure supplémentaire durant la journée la plus importante de la semaine en termes de ventes redonnerait du dynamisme au canton», assure Viviane Collaud, à la fois directrice adjointe de la Chambre de commerce et d’industrie du canton de Fribourg (CCIF) et secrétaire générale de Trade Fribourg, l’association fribourgeoise des grandes entreprises de commerce de détail. «Les magasins participent à l’attractivité d’un centre-ville», insiste-t-elle, ajoutant que les milieux du tourisme et de la restauration y sont également favorables.

Pour Viviane Collaud, l’enjeu d’une heure de plus n’est de loin pas anodin: «Il participera au maintien des emplois dans un secteur qui connaît de plus en plus de difficultés, entre hausse des loyers et concurrence de la vente sur internet. Le commerce doit s’adapter au changement de mode de vie de la clientèle.» Des arguments que rejette Armand Jaquier, persuadé que les gens ne consommeront pas davantage, mais que les achats seront juste dilués dans le temps. «C’est triste que l’on soit prêt à sacrifier le bien-être et la vie familiale des vendeuses et vendeurs pour un maigre gain de confort des clients», conclut-il.

Fermeture à 19 heures à Nyon

Surtout, la directrice adjointe de la CCIF réclame une égalité de traitement, les cantons voisins fermant plus tard, à l’image de Neuchâtel qui, en 2013, a étendu l’heure de fermeture de 17 heures à 18 heures le samedi. Dans le canton de Vaud, où la réglementation est communale, les démarches se multiplient pour rallonger les horaires. La ville d’Yverdon-les-Bains est passée de 17 heures à 18 heures le samedi en 2017, alors que le 1er avril dernier, le Conseil communal de Nyon a approuvé, à une courte majorité, de prolonger l’ouverture des magasins cette fois jusqu’à 19 heures (un référendum a été lancé contre la décision). A Lausanne, des discussions vont également avoir lieu autour d’un postulat déposé ce printemps par le PLR demandant une fermeture à 19 heures pour le premier jour du week-end.

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Au niveau suisse, Fribourg reste le canton, avec Lucerne, qui ferme le plus tôt ses magasins le samedi. Pour Nicolas Inglard, directeur général d’Imadeo, société genevoise d’étude et de conseil pour le commerce, cela s’explique par le fait que ce sont deux cantons parmi les plus éloignés de la frontière: «Subissant moins la pression du tourisme d’achat, ils n’ont pas ressenti la nécessité de s’adapter.»

«On est sur le Titanic»

Plus globalement, Nicolas Inglard observe cette votation avec perplexité: «Ce débat crispe alors qu’il est totalement anachronique. Il ne doit pas y avoir beaucoup d’endroits dans le monde où les magasins ferment à 16 heures. Je ne comprends pas que l’on s’arc-boute alors que le commerce de détail souffre du boom de l’e-commerce.» Il évoque également le développement des caisses en libre service qui promet de chambouler le secteur avec l’arrivée probable de magasins sans personnel. Et le patron d’Imadeo de conclure sur une image volontairement choc: «La discussion sur une heure supplémentaire le samedi, c’est comme si on était sur le Titanic et que l’on palabrait pour savoir si on allait prendre une entrée ou un dessert.»

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