«C'est le canton qui a gagné. Pas nous.» La gorge nouée par le dépit, ce collaborateur du centre de service clientèle (KSC) de CFF Cargo à Fribourg résume le sentiment ambiant. Fataliste, il n'en dira pas davantage. Un de ses collègues, interrogé par la TSR, exprime son désarroi: «J'habite à Morat. Et maintenant, on m'annonce que je dois aller travailler à Bâle.»

Plus de deux mois après l'annonce du plan de restructuration de CFF Cargo, la nouvelle est confirmée. Alors que la table ronde consacrée à l'avenir des ateliers de Bellinzone vient de s'ouvrir, la société lâche son centre d'appels fribourgeois, supprimant 165 postes dont 114 seront transférés à Bâle. Quelque 180 personnes sont concernées par cette mesure, annoncée jeudi par Andreas Meyer, le patron de l'ancienne régie fédérale, lors d'une conférence de presse commune avec les ministres fribourgeois Pascal Corminboeuf et Beat Vonlanthen, ainsi que le syndic de Fribourg, Pierre-Alain Clément.

Négociations «dures»

Mais Fribourg ne perd pas tout. A la suite de négociations qualifiées de «dures» par les parties, le canton obtient des compensations des CFF. Par une convention signée jeudi, ces derniers s'engagent à «établir entre 50 et 100 nouvelles places de travail qualifiées dans le canton de Fribourg dès 2009». Concrètement, les CFF vont implanter un «shared service center» de ressources humaines, qui regroupera des processus administratifs actuellement disséminés.

«Les emplois concernés se rapportent à l'administration du personnel. Ce sont des tâches comme le traitement de données, la préparation des salaires, les mises au concours. Actuellement, elles sont effectuées au sein des différentes divisions des CFF. L'idée est de centraliser ces tâches, qui obéissent aux mêmes critères de traitement, dans un ou deux sites. Avec sa situation centrale et son bilinguisme, Fribourg est un endroit d'accueil idéal», relève Jean-Louis Scherz, porte-parole des CFF.

La suite du texte de la convention est un long catalogue d'intentions. Les CFF promettent une aide ciblée pour le développement des transports publics dans le canton de Fribourg. Ils financeront ainsi à hauteur de 35% la construction de la gare de Saint-Léonard, chiffrée à 10,5 millions. Anticipé de deux ans, le projet devrait démarrer dès 2009.

L'ex-régie fédérale promet également d'appuyer le canton dans son projet de RER fribourgeois. L'objectif étant de réaliser, d'ici à 2014, une cadence semi-horaire en continu sur les tronçons menant à Fribourg et une liaison horaire directe Bulle-Romont-Fribourg. Enfin, les CFF soutiendront le canton dans le cadre du concept ZEB, s'engageant à raccourcir de 15 minutes le temps de parcours entre Lausanne et Berne. Pour ce faire, il s'agira de planifier des travaux sur le tronçon Vauderens-Villars-sur-Glâne.

«Pour le long terme»

Beat Vonlanthen, directeur de l'Economie et de l'emploi, parle d'une situation «win/win». Pascal Corminboeuf nuance, en évoquant le sort des collaborateurs du KSC, qui, en majorité, habitent la région. «Notre accord n'est pas une victoire sur le court terme, mais une base pour le long terme», affirme-t-il.

Selon les deux ministres, le Conseil d'Etat s'est battu pour maintenir le centre de service clientèle à Fribourg, mais ne s'est pas entêté. D'où sa valse-hésitation au sujet des compensations à demander aux CFF. Après l'annonce du plan de restructuration, cela avait été une de ses premières revendications. Il a ensuite affirmé que la présence du KSC à Fribourg n'était pas négociable, pour finalement lâcher du lest. «Il vaut mieux avoir une attitude constructive plutôt que de risquer de tout perdre», justifie Pascal Corminboeuf.

Du côté du Syndicat du personnel des transports (SEV), c'est la soupe à la grimace. Par la voix de son porte-parole, Peter Moor, le SEV se dit «étonné et déçu de cet accord entre le gouvernement fribourgeois et les CFF». Partie prenante des négociations dans un premier temps, le syndicat en a été écarté par la suite. «Les CFF ont parfaitement réussi leur coup. Le Conseil d'Etat fribourgeois se prête à un drôle de jeu où l'on déplace des collaborateurs sur un échiquier sans se soucier de leur avis.» Et de se demander quel sera l'état d'esprit du personnel appelé à venir travailler dans le «share service center» de Fribourg.

Les parlementaires fribourgeois aux Chambres fédérales - du moins ceux de gauche - ont également un regard critique. Jean-François Steiert souhaite en particulier que le catalogue de mesures pour améliorer l'offre en transports publics ne reste pas lettre morte. «Je regrette un peu d'avoir appris la nouvelle à la radio, alors que nous avions collaboré avec le Conseil d'Etat au début», déclare pour sa part Alain Berset.