L'impatience monte dans les rangs d'une partie du parlement, mécontente du manque de transparence dans l'affaire Paul Grossrieder, l'ancien chef de la brigade des stupéfiants, accusé de corruption passive, entrave à l'action pénale, violation du secret de fonction et actes d'ordre sexuel avec une prévenue.

Une motion du député alémanique Nicolas Bürgisser a circulé hier dans les travées du Grand Conseil dès l'ouverture de la session. Elle demande la création d'une commission d'enquête parlementaire (CEP), identique à celle mise sur pied au plan fédéral lors de l'affaire Kopp, ancienne conseillère fédérale. Cette CEP, formée de politiciens locaux, serait chargée de mener sa propre enquête, en marge de la justice, pour faire la lumière sur les rapports tendus entre le brigadier Paul Grossrieder et le juge d'instruction Patrick Lamon (Le Temps des 23 et 25 janvier).

A prendre au sérieux

Quelques députés singinois ont toujours été en pointe pour défendre le Singinois Paul Grossrieder contre un système judiciaire dont ils dénoncent les dysfonctionnements sous la houlette de juges instructeurs francophones. Les premières escarmouches ont commencé en mai 1998 puis se sont atténuées lorsque les juges Patrick Lamon et Jacques Rayroud ont été déchargés du dossier.

Ce rebondissement politique est à prendre au sérieux car il pourrait déboucher sur des tensions entre communautés alémanique et francophone. La pression sur la commission de justice du Grand Conseil, puis sur certains parlementaires, émane du professeur de droit pénal Franz Riklin, relayé par le quotidien Freiburger Nachrichten. La Neue Zürcher Zeitung s'est également emparée du dossier de manière partisane en prenant nettement la défense de Paul Grossrieder.

Une partie de la classe politique fribourgeoise entend rendre justice elle-même à deux mois de l'ouverture du procès de Paul Grossrieder. «Il en va de l'image du canton, ternie par cette affaire, explique Nicolas Bürgisser. Il faut donner une chance à la commission d'enquête parlementaire de faire toute la lumière. Je ne fais plus confiance au Conseil d'Etat. D'ailleurs Paul Grossrieder n'a presque rien fait puisque l'accusation d'infraction à la loi sur les stupéfiants a été abandonnée.»

Deux enquêtes

Le Conseil d'Etat s'est toujours retranché derrière la séparation des pouvoirs pour ne pas intervenir directement dans l'affaire, par exemple en communiquant à l'avocat de Paul Grossrieder le rapport d'enquête commandé à Barbara Ott, ancienne juge d'instruction neuchâteloise. Ce rapport confidentiel met le doigt sur les rapports conflictuels entre police et justice, plus précisément entre Paul Grossrieder et Patrick Lamon durant plusieurs années de travail en commun. Il a déclenché, début janvier, l'ouverture de deux nouvelles enquêtes: l'une, pénale, contre Paul Grossrieder et l'autre, administrative, contre Patrick Lamon.

Le Tribunal cantonal s'est tourné vers le sud du canton pour dénicher un juge instructeur le plus neutre possible, c'est-à-dire ni Singinois, ni travaillant dans l'agglomération fribourgeoise. L'enquête sera conduite par un Gruérien, Michel Mooser, ancien juge d'instruction militaire. Sera-ce suffisant, ou le Conseil d'Etat devra-t-il, pour faire taire la polémique renaissante, confier à des magistrats non fribourgeois la lourde tâche de juger quel système, policier ou judiciaire, a dysfonctionné?