Maître en ses terres qu'il aimait parcourir à cheval, tel un shérif dont le ranch était une forteresse médiévale, l'ancien préfet de la Veveyse, Bernard Rohrbasser, va peut-être quitter sa demeure pour des horizons lointains. Il a en effet fait part à quelques amis de projets à Madagascar. Son successeur Michel Chevalley, quant à lui, s'apprête à investir le château de Châtel-Saint-Denis au sud du canton de Fribourg, dont la valeur commerciale de location a été revue à la hausse: elle a été estimée à 3300 francs par mois en 1996.

Ce détail a son importance car l'augmentation des loyers des appartements de fonction des préfets empoisonne les relations entre le Conseil d'Etat et certains de ses lieutenants depuis près de deux ans. Mardi, le gouvernement a confirmé sa volonté de réévaluer les loyers en fixant à 1830 francs par mois le loyer dont devra s'acquitter le dernier récalcitrant, Jean-Luc Baechler, préfet du district de la Broye. Crise financière de l'Etat obligeant, l'époque où les préfets étaient logés pour une bouchée de pain est révolue.

Des mœurs politiques bouleversées

Les perspectives de hausses de loyers ont-elles fait fuir les serviteurs de l'Etat? Aucun des préfets ne le reconnaît ouvertement mais le résultat est là: alors qu'ils sont sept, quatre d'entre eux ont renoncé à l'appartement de fonction aménagé dans les bâtisses seigneuriales qui abritent l'administration préfectorale au cœur des chefs-lieux.

Elu en 1994, le Glânois Jean-Claude Cornu a préféré rester dans sa maison plutôt que de côtoyer les visiteurs du Musée du Vitrail affluant en permanence au château de Romont. Il avait alors le premier renoncé au protocole qui obligeait les préfets à habiter les appartements de fonction. En refusant cette tradition vieille de plus de deux siècles, il a ouvert la voie à un changement dans les moeurs politiques fribourgeoises. Deux ans plus tard en 1996, le Conseil d'Etat abandonne cette obligation et décide dans la foulée de fixer les loyers aux conditions identiques du marché du logement. Grincements de dents chez les préfets qui rétorquent que si l'on veut leur faire payer un loyer commercial, il faut rénover en conséquence les appartements, souvent désuets, parfois inconfortables.

Après avoir été châtelain durant seize années, le préfet gruérien Placide Meyer vient d'emménager dans une villa qu'il a construite à proximité de Bulle. Il évoque des raisons personnelles à ce déménagement puisqu'il a la possibilité de choisir son lieu de domicile. Placide Meyer se rappelle le temps où il empruntait comme locataire la passerelle qui mène au château de Bulle, une solide bâtisse du XIIIe siècle ancrée sur la place du marché. Dans la cour intérieure, les murs en pierre renvoie un air humide et froid. «Habiter dans un château ne veut pas dire avoir la vie de château, explique le préfet. Il n'y a pas que des avantages à loger dans un appartement où la distance entre la cuisine et la salle à manger est de trente-cinq mètres.» Derrière la magnificence du lieu se cache quelques inconvénients, outre l'immensité des locaux: cris des détenus, aboiements des chiens récupérés, passage des piétons sous les fenêtres, vétusté des intallations. La proximité des appartements avec la police, la prison, le tribunal de district et la préfecture affecte l'intimité de la vie familiale. Un argument que relève également son collègue broyard Jean-Luc Baechler, l'un des seuls préfet concerné par le nouveau système des loyers avec le Lacois Jean-Claude Cornu. Installé dans le château d'Estavayer-le-Lac, le préfet de la Broye ne cache pas que vivre au côté de la police nuit et jour peut engendrer quelques belles insomnies. «Vu de l'intérieur, la vie de château est très relative. On est sans cesse déranger par un flot de touristes» explique Jean-Luc Baechler. Prudent, il préfère attendre la décision du Conseil d'Etat avant de se prononcer sur un éventuel déménagement. Quant au montant de son loyer actuel, il rétorque: «C'est une affaire personnelle qui n'a rien à voir avec le domaine public».

De l' ambiguïté est née quelques dérapages

Tour à tour médiateur, hobereau, tuteur, pater familias, juge de paix ou juge tout court, le préfet est un personnage important de la vie politique fribourgeoise. Elu par le peuple depuis 1974, il représente le Conseil d'Etat dans les districts tout en défendant les intérêts régionaux. Une ambiguïté qui a valu quelques dérapages. Son pouvoir et son indépendance lui confèrent un statut particulier. A en croire les dernières élections à la préfecture de la Veveyse, où sept candidats étaient en liste, la fonction suscite nombre de vocation. «Un rôle en pleine évolution. Le caractère folklorique et figée du personnage est en passe de disparaître» souligne le préfet de la Sarine Nicolas Deiss. Aujourd'hui, plus gestionnaire que seigneur, les préfets abandonnent l'un des principaux symboles de leur mandat. Quitter le château pour une villa. Faut-il y voir un signe des temps? «Certainement, pense le conseiller d'Etat Pascal Corminboeuf. Il y a indéniablement une évolution du rôle du préfet. Ils se sentent plus proches des citoyens.» Mais si le château est un élément d'identification d'une région, le préfet aussi.