Les riverains de la Grand-Rue de Guin (FR) se rappelleront longtemps ce matin de février 2005, lorsque des policiers lourdement armés sont venus arrêter un obscur réfugié tunisien nommé Moezeddine Garsallaoui. «Il fallait l’assommer, se souviennent des connaisseurs de l’affaire. Ils lui ont balancé une grenade à concussion. C’est 150 décibels: quand ça éclate, vous êtes statufié.» Choqué par la détonation, Moezeddine Garsallaoui restera muet et tremblant pendant près de deux heures.

Cet homme apeuré, qui vivait d’une rente AI et faisait figure d’islamiste de seconde zone, est aujourd’hui un combattant endurci, qui côtoie les plus hauts dirigeants d’Al-Qaida dans la zone tribale pakistanaise. Des documents découverts cette année sur Internet par le GCTAT, un centre de recherche sur le terrorisme basé à Genève, permettent de retracer son odyssée, de Fribourg au Waziristan. Ils témoignent de la vitalité du djihadisme en Europe, après dix ans de guerre en Afghanistan, et de la rude vie des combattants d’Al-Qaida dans les montagnes pakistanaises. Ils amènent aussi à s’interroger: pourquoi la Suisse a-t-elle laissé s’enfuir – avant de le condamner – un homme qui présente désormais une menace directe pour sa sécurité?

Après son arrestation, en 2005, Moezeddine Garsallaoui est inculpé, entre autres, de soutien à une organisation criminelle et provocation publique au crime pour avoir diffusé des vidéos montrant des décapitations, donné des conseils pour la fabrication de bombes et hébergé des forums permettant aux djihadistes d’échanger des messages. En 2008, le Tribunal fédéral confirme en appel sa condamnation à 24 mois de prison, dont six ferme, mais l’homme a déjà filé au Waziristan. Les mesures de contrôle judiciaire le concernant étaient plutôt légères: il devait se présenter périodiquement dans un commissariat fribourgeois, des policiers passaient parfois à son domicile pour s’assurer de sa présence – et rien d’autre.

En 2007, alors que la perspective de sa condamnation se précisait, Moezeddine Garsallaoui avait gagné la Belgique en compagnie de sa femme, Malika El-Aroud, l’une des plus bruyantes propagandistes d’Al-Qaida en Europe. En décembre, il décolle de l’aéroport bruxellois de Zaventem, direction la Turquie. Là non plus, les autorités belges ne le retiennent pas. «Il n’était pas connu comme un foudre de guerre», justifie un policier européen. «Ils se sont simplement dit «bon débarras», comme les Suisses», commente un autre connaisseur.

Commence alors un éprouvant voyage qui mène le Tunisien de Turquie en Iran, puis au Pakistan et enfin dans les zones tribales où sont réfugiés les cadres historiques d’Al-Qaida – ce que les experts antiterroristes ont nommé «l’organisation mère». Dans son sillage, il entraîne un groupe de six Français et Belges, volontaires pour le djihad, qui connaissent les pires mésaventures. Des passeurs turcs leur volent passeports et habits; en Iran, ils franchissent des montagnes enneigées au péril de leur vie; arrivés au Waziristan, ils sont accueillis par des combattants saoudiens armés de kalachnikov, qui les prennent pour des espions. Il faudra tout l’entregent de Moezeddine Garsallaoui – qui parle pachtoune, anglais, allemand, français et arabe – pour leur éviter l’exécution sommaire.

Aujourd’hui, selon les recherches menées par le GCTAT, l’ancien résident fribourgeois occupe des fonctions clés dans la constellation terroriste au Waziristan. Catalogué comme cadre du «deuxième tiers» d’Al-Qaida – en contact avec le sommet, sans être lui-même un chef du plus haut niveau – il rédige des eulogies de djihadistes tués au combat, recommande les volontaires qui souhaitent passer d’un réseau à l’autre, guide les combattants sur les routes du Waziristan, où nul ne s’aventure sans passer par des points précis et des personnes de confiance. Entraîné par l’un des chefs militaires de «l’organisation mère», Abou Laith Al-Libi, il combat aussi, et se vante d’avoir tué des soldats occidentaux en Afghanistan.

«C’était un personnage un peu fade, personne ne le croyait capable de s’engager dans le djihad. Nous avons fait une erreur de jugement», constate un ancien fonctionnaire antiterroriste européen. «Il est monté en puissance, d’écrivaillon en Suisse à opérationnel sur place», résume un policier qui a suivi son parcours.

Moezeddine Garsallaoui garde une dent contre les autorités helvétiques, et le fait savoir en 2008 dans une «lettre au peuple suisse». «Votre gouvernement a déclaré la guerre à l’islam et aux musulmans», écrit-il en reprochant à la Suisse son implication dans la lutte contre Al-Qaida. «Ce n’est pas une coïncidence si des attaques armées ont eu lieu sur ma maison, ajoute-t-il. J’étais de ceux qui ont été maltraités, qui ont subi du mal, quand les forces sauvages et barbares ont agressé ma maison [et] ont maltraité ma femme protégée, la pure, la prêcheuse jalouse pour sa religion […].» Manifestement, l’épisode de la grenade à concussion l’a marqué.

Après son départ d’Europe, plusieurs enquêtes internationales sont lancées sur les réseaux djihadistes animés par Garsallaoui et sa femme en Europe. Noms de code: «Badoit» et «Caravane». Certaines sources suggèrent que les Suisses n’ont été que marginalement associés à ces opérations. «Des pays comme la France, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne partagent leurs informations, mais ils ont peu confiance dans la Suisse ou les pays scandinaves, parce qu’ils les jugent trop mous, trop peu conscients des exigences de la lutte contre le terrorisme», indique Rohan Gunaratna, un expert antiterroriste basé à Singapour.

A Berne, on ne commente pas ces reproches, ni le degré d’implication de la Suisse dans les enquêtes sur la filière Garsallaoui. Le Service de renseignement de la Confédération renvoie à Fedpol, dont dépend la Police judiciaire fédérale. Fedpol renvoie au Service de renseignement de la Confédération, responsable de l’analyse du risque terroriste.

Ces derniers mois, le sort du Tunisien est devenu plus incertain. Régulièrement, il se manifeste sur Internet pour signaler à sa famille qu’il est toujours vivant – son frère, islamiste convaincu lui aussi, vit à Bienne, tandis que Malika El-Aroud est incarcérée en Belgique. La dernière trace de sa présence sur le réseau remonte à mars dernier, mais il était encore vivant en mai, selon les analystes du GCTAT.

A une reprise au moins, il a frôlé la mort de très près. C’était en mars 2010. Moezeddine Garsallaoui se trouvait dans une maison d’hôte de Miranshah, principale ville du Nord-Waziristan, en compagnie notamment d’un artificier d’Al-Qaida surnommé Razwan al-Yemeni. Dans la soirée, le Tunisien sort pour prendre, via Internet, des nouvelles de sa femme, alors jugée en Belgique. Durant son absence, la maison est pulvérisée par un drone américain, et tous ses occupants tués.

Au moins une dizaine d’autres cadres terroristes liés à Garsallaoui sont morts de la sorte ces derniers mois. Selon une théorie qui circule au sein des services de renseignement, l’ex-habitant de Guin faisait partie de la centaine de militants de haut niveau que les Américains jugeaient susceptibles de les conduire à Oussama ben Laden. Ces derniers auraient ainsi eu un intérêt objectif à le maintenir vivant. Mais depuis la mort du chef d’Al-Qaida, le 2 mai, «la chasse est ouverte», commente une personne qui a suivi son parcours. Même si «capturer Garsallaoui vivant serait une bénédiction», tant son savoir sur l’organisation est grand.

Toujours vindicatif, celui qui se fait appeler «le serviteur des moudjahidin, Al-Kayrawani», menaçait en 2008 les autorités suisses qui l’avaient condamné: «Que la malédiction d’Allah soit sur leurs cervelles», écrivait-il. Il promettait à la même époque des «surprises» au gouvernement belge, en concluant «rira bien qui rira le dernier». Reste à voir combien de temps son rire narguera les tirs des drones américains.